Les Poilus ne sont pas rentrés chez eux en novembre 1918

Le 11 novembre 1918 marque la fin d’une tragédie. Rares sont aujourd’hui les personnes à se rappeler cet évènement majeur.
Henriette Binvignat, la doyenne des Clefs née le 6 décembre 1911, est l’une d’elles. Lors de son centenaire en 2011, elle évoquait encore cette journée qui l’a tant marquée :

J’avais presque 7 ans et j’habitais avec ma mère au Cropt, dans la ferme à côté de la chapelle (aujourd’hui le restaurant « Le chalet d’en ô »). En début d’après-midi, les gendarmes de Thônes sont passés en vélo, ils ont crié à ma mère que c’était la fin de la guerre, qu’il fallait faire sonner les cloches de la chapelle. Ils sont allés jusqu’au Bouchet annoncer la bonne nouvelle. Et lorsqu’ils sont repassés au Cropt, la nuit était presque tombée, ils ont été surpris que les cloches ne sonnent plus. Ils nous ont dit qu’il fallait encore les faire sonner. Mon grand père faisait du bois au-dessus du village avec de nombreux voisins. Lorsqu’ils ont entendu les cloches, ils ont tout de suite compris et ont posé les outils. Certains, comme mon futur mari qui avait alors 17 ans sont descendus à Thônes. Il parait qu’il y avait une de ces foires…

L’armistice n’est pas la fin de la guerre
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Le 230° RI d’Annecy, constitué en majorité de Haut-Savoyards, a perdu 1.392 hommes durant la guerre

L’armistice, s’il signifie la fin des combats, ne signifie pas la fin de la guerre. Et les soldats ne sont pas rentrés. L’un de ces poilus est en permission chez lui, au Reposoir, le 11 novembre. A son compagnon de tranchée habitant Sallanches, il écrit qu’il est reparti le 17 novembre mais que cette fois-ci, cela ne lui a rien fait parce qu’il était sûr de rentrer. Dans sa lettre suivante, pour Noël 1918, il raconte qu’en un mois, il a marché plus de 200 km. Il faut bien occuper les hommes alors que les combats sont terminés.
Épisode encore peu connu de la guerre de 1914-1918, les hommes après le 11 novembre, sont retournés en caserne, tout en respectant une discipline militaire stricte. L’un de ces soldats, habitant Pontarlier, croise l’un de ses officiers à la fin du mois de novembre et lui dit « Mon capitaine, si nous avons gagné la guerre, ce n’est pas grâce à vous ». La logique militaire est implacable : conseil de guerre, condamnation à mort. Dans sa lettre, retrouvée à Pontarlier en 1998, le soldat écrivait à ses camarades et reconnaissait « que cette fois-ci, je suis vraiment dans de sales draps ». Mais on ne sait pas si la sentence a été exécutée.
Même les prisonniers, très nombreux durant cette guerre, une fois libérés n’ont pas été démobilisés. Rentrés pour la plupart en décembre 1918, après pour certains 4 ans de détention, ils ont pu profiter d’un mois de permission dans leur famille. Jean Perrillat-Boiteux du Grand-Bornand (captif du 18 juillet 1915 au 20 décembre 1918) a été nommé à partir du mois de mars 1919, garde-frontière à Annemasse. D’autres ont tout simplement regagné leur caserne. Le 230e RI d’Annecy, a effectué une longue série de marche durant trois semaines (25 novembre-14 décembre). Il a ensuite gagné l’Alsace nouvellement libérée et surveillé la frontière suisse.

Les derniers Poilus sont rentrés en octobre 1919

Il existe plusieurs raisons sur le fait que les soldats sont restés mobilisés. La première est qu’il était difficile de rendre immédiatement à la vie civile 9 millions de soldats. Si cela était encore possible dans le monde rural (près de la moitié des Poilus sont des cultivateurs), c’était beaucoup plus difficile pour l’industrie d’intégrer tous ces travailleurs. De plus, les politiciens français ont vu avec inquiétude les mouvements sociaux et révolutionnaires dans les pays vaincus (Hongrie, Bavière, Berlin…) animés en grande partie par les soldats démobilisés.
Mais la raison principale est le fait que la France considérait que la paix avec l’Allemagne n’était pas signée. En guise de pression, elle a conservé ses troupes mobilisées durant les négociations qui ont abouti au traité de Versailles en juin 1919. La plupart des soldats ont été rendus à la vie civile après cette date. La démobilisation était progressive et s’effectuait en fonction de la classe. Le lieutenant colonel Lourdel qui dirigeait depuis 1917 le 230e Régiment d’Infanterie d’Annecy, dans l’historique du bataillon, exprime « un regret souvent formulé pendant les derniers mois du régiment. Malgré la joie infinie du retour au foyer, il y eut quelque chose de fastidieux et d’un peu irritant dans ces démobilisations partielles où, par petits paquets anonymes, les soldats partaient perdus au milieu du train-train de chaque jour »[1].

Les derniers ont regagné leur foyer en septembre et octobre 1919, soit plus de dix mois après la fin des combats et plus de cinq ans après le début du conflit. Les derniers démobilisés étaient également les plus jeunes (classes de 1910 à 1917), et pour le vingtième anniversaire (septembre 1939) de leur retour à la vie civile, ils ont connu une nouvelle mobilisation. Rappelés sous les drapeaux pour une nouvelle guerre contre l’Allemagne, avec certainement pour beaucoup d’entre eux, le sentiment que celle que l’on avait nommée «la der des der» avec le sacrifice d’une partie de leur jeunesse et la mort de tant de leurs camarades, n’avait finalement servi à rien.

Un parcours particulier : Edouard Pochat-Cottilloux

Edouard Pochat-Cottilloux, né le 12 décembre 1896, est l’un des fondateurs de la Résistance dans la Vallée de Thônes durant la seconde guerre mondiale[2]. Il s’est vu attribuer la Médaille de la Résistance en 1946 puis, en 1949, la Croix de guerre 39-45 avec étoile de bronze. Sa citation à l’ordre du régiment le 1er octobre 1949 précise « par son activité, son influence morale et son patriotisme a su conserver, toute sa valeur à l’esprit de résistance de cette vallée. A donné à la Résistance avec son temps toutes les vertus solides des populations savoyardes. Patriote ardent restera comme un modèle de chef résistant ».

Comme tous les hommes de sa génération, Edouard Pochat est un ancien de la guerre de 14. Il est incorporé au 14e Bataillon de Chasseurs à l’âge de 18 ans, le 18 avril 1915. Après 6 mois de formation, il gagne le front le 20 octobre 1915. Il est blessé le 24 août 1917 en Alsace par « graves blessures à la cuisse droite par éclats d’obus et de torpilles à gauche de l’Hartmann, ravin de Lyberbock »[3]. En septembre 1918, il se porte volontaire pour l’expédition de Mourmansk, au nord de la Russie où les Alliés combattent les forces bolcheviques.

E. Pochat, corps exp. 1918 bis
Septembre 1918 – Le corps expéditionnaire franco-britannique à son départ pour Mourmansk. Edouard Pochat-Cottilloux est debout, le premier à gauche

Le 5 mars 1919, il est cité à l’ordre du régiment pour avoir « pris part à l’opération sur Seghedja (Russie du Nord). Après avoir énergiquement supporté une marche de plus de 150 km par plus de 30 degrés de froid, se sont distingués par leur brillante conduite le jour de l’attaque le lendemain ont contribué dans une large part à repousser une forte contre attaque de l’ennemi après un combat de 12 heures. Malgré la fatigue et le froid ont occupé la position pendant huit jours jusqu’à l’ordre de relève ». Il reçoit pour cet acte de bravoure la croix de guerre, étoile de bronze. Sa campagne de Russie se termine le 16 juin 1919 et il peut regagner le Grand-Bornand après sa démobilisation, survenue le 8 octobre 1919.

Jean-Philippe Chesney

Sources et notes
[1] Lieutenant Colonel LOURDEL, Grande Guerre 1914-1918 Historique du 230e R.I, Annecy, p. 34.
[2] La vallée de Thônes et Glières, N° 9-10, Amis du Val de Thônes, p. 33-34.
[3] Archives départementales de Haute-Savoie, 1R 826, registre militaire, classe 1916.


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