La Grande Guerre en six questions

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Monument aux morts de Thônes (Photographie J.-P. Chesney)

C’était il y a un siècle, l’année 1914 s’inscrivait en lettres de sang.
Les trois premiers mois de cette guerre, débutée le 1er août, ont également été les plus meurtriers. Entre le 9 août 1914 et le 11 novembre de la même année, 124 enfants de la vallée sont tombés quelque part en Alsace (en août), dans les Vosges (fin août et début septembre) ou dans la Somme (septembre et octobre). En novembre 1914, la guerre commence à s’inscrire dans la durée. L’occasion de s’interroger sur l’état d’esprit de nos compatriotes en novembre 1914.

Ont-ils pensé que la guerre allait être courte ?

Sur cette question, il n’y a aucun doute possible. L’immense majorité des Français de 1914 pensait que le conflit serait de courte durée. L’association du patrimoine bornandin a relaté dans son exposition le témoignage d’Edouard Pochat-Cotilloux. Celui-ci dans son livre, relevait l’anecdote d’un soldat du hameau de la Forclaz qui, quittant son village aurait lancé à sa  voisine « Au revoir, je pars à la guerre. Je serai bien de retour dimanche. J’ai donné à manger à mes poules, ne vous en faites pas ». A Saint-Roch, près de Sallanches, un homme devait se marier en novembre 1914. C’est seulement en septembre que sa sœur lui  conseille « qu’il devrait penser à reporter son mariage au printemps ». Il s’est bien marié au printemps, mais en 1919. Le 1er novembre 1914, elle lui écrit « cela fait trois mois que vous êtes partis. Nous ne pensions pas lors de votre départ que vous seriez absents si longtemps ». La guerre a commencé depuis trois mois, elle dura 49 longs autres mois.

Pourquoi pensaient-ils que la guerre allait être courte ?

Les Hommes se fient toujours à ce qu’ils connaissent. En 1914, on ne connaissait que des guerres courtes. Plus précisément, le sort de la guerre était réglé lors des premières batailles, là où les deux camps concentraient leurs principales forces. Les guerres napoléoniennes si elles ont duré plus d’une décennie sont en fait une succession de batailles. La guerre reprenait, à la suite d’une nouvelle coalition, et le sort était réglé lors d’une nouvelle confrontation. En 1812, les Russes ont justement refusé cette bataille décisive, attirant la grande armée dans l’immensité de leur territoire, attendant que le froid, la maladie, la difficulté du ravitaillement déciment les 500.000 hommes mobilisés. En 1870, la guerre contre la Prusse a duré 6 mois, mais dès le deuxième mois de la guerre en septembre, avec la capture de Napoléon III, l’issue en était déjà connue.
En 1914, la population est persuadée que la modernité des armes utilisées accentuera encore la rapidité du conflit. Et ils ont failli avoir raison… Après trois semaines de conflit (début septembre), les Allemands sont à 70 km de Paris. C’est la bataille de la Marne, « le miracle de la Marne » comme cela a été souvent présenté, et la mobilisation des Allemands sur deux fronts qui ont installé la guerre de position. Ensuite, la primauté des armes défensives (surtout la mitrailleuse apparue en 1898) et la capacité mécanique (grâce au chemin de fer et aux camions) d’amener en permanence des hommes et des munitions ont permis l’installation d’une guerre longue et meurtrière.

Les hommes de 1914 savaient-ils réellement ce qu’était la guerre ?

Au début du XXe siècle, la guerre était valorisée. Elle permettait d’exprimer les valeurs défendues par la société de l’époque. En commençant par la première d’entre-elle : le patriotisme, mais aussi le courage, le dévouement, voire le sacrifice ou la virilité. On a d’ailleurs très rapidement  nommé les soldats « Les Poilus ». Mais, on peut imaginer que la réalité de la guerre était largement ignorée des soldats, tout simplement parce que cette réalité était inimaginable.
La dernière guerre sur le sol français avait eu lieu 45 années auparavant. A Saint-Roch, François Chesney, est le père de neuf enfants dont 4 garçons mobilisés en 1914. C’est aussi, un ancien de la guerre de 1870. Une guerre qu’il a racontée dans une douzaine de lettres. Il y souffre du froid (l’hiver 1870-1871 est particulièrement rigoureux), de l’éloignement, mais absolument pas des combats. Dans une de ses lettres, il indique que « les Prussiens étaient à moins de deux heures. Une seule solution : fuir. »  Dans une autre, il décrit également quelques arbres déchiquetés par des canons, se lamentant « des grands tourments causés par la guerre ». En 1914, la guerre à laquelle ses enfants ont été confrontés était bien différente.
Depuis 1870, la France était également impliquée dans des guerres coloniales. Mais celles-ci étaient lointaines et concernaient essentiellement des engagés (Tonkin) ou quelques appelés (Maroc, Algérie en 1912 et 1913). En outre ces dernières opérations relevaient plus du maintien de l’ordre que d’une véritable guerre.

Il y avait bien le service militaire. Depuis 1905, celui-ci s’appliquait à tous les hommes valides âgés de 21 ans et pour une durée de deux ans. Avant cette date et depuis 1889, un tirage au sort déterminait la durée du service (de une à trois années). Or la plupart des mobilisés de 1914 avait un très mauvais souvenir de  cette période de leur vie. Détestant l’éloignement, la privation de liberté, la discipline, les manœuvres par tous les temps, les marches et même la nourriture « et ces macaronis de deux mètres de long ». De toute évidence, le service militaire ne rendait pas compte de la réalité de la guerre. Les appelés connaissant leur date de libération et le danger n’était pas comparable à celui encouru durant un conflit.

Enfin la guerre de 1914, du fait des armes utilisées et principalement de la puissance de l’artillerie, était difficilement imaginable. Durant la seule journée du 21 février 1916, premier jour de la bataille de Verdun, les Allemands ont envoyé 1 million d’obus, soit un tous les 5 m2. La guerre des tranchées était quelque chose de complètement inconnu, même par les généraux, qui pendant quasiment toute la guerre, surtout du côté français, ont perçu cette situation comme provisoire, négligeant le renforcement et la construction des tranchées.

Sont-ils partis en 1914 en chantant ?

On nous a souvent présenté le soldat d’août 1914, enthousiaste et hurlant « A Berlin, à Berlin ». Si cela a existé, c’est alors une réalité urbaine. C’est également une réaction a posteriori lorsque les soldats ont déjà quitté leur domicile et se trouvent rassemblés dans les centres de mobilisation. La foule, l’effervescence, la joie de retrouver d’anciens camarades de service, le patriotisme peuvent expliquer cette liesse. Mais à l’annonce de la mobilisation, la réaction a été toute autre. Les témoignages évoquent principalement la surprise. A l’époque, le seul moyen d’information reste le journal. De plus, si l’attentat de Sarajevo date du 28 juin, la crise est devenue européenne à partir du 22 juillet soit 10 jours avant la mobilisation. Beaucoup d’habitants de la vallée n’étaient pas au courant ou n’avaient pas mesuré la gravité de la situation. Surtout ils ne croyaient pas à une telle issue. Il y avait eu par le passé des menaces de guerres (la crise de Tanger en 1905, ou celle d’Agadir en 1911) entre l’Allemagne et la France, mais dans les deux cas une solution pacifiste avait été trouvée. Jean-Jacques Becker a montré dans sa thèse que l’ordre de mobilisation du 1er août 1914 constitua plutôt une surprise générale : les Français avaient fini par se lasser des nombreuses tensions internationales et ne semblaient plus véritablement croire à la réalité d’une guerre.

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Colonne de soldats du 66e régiment d’infanterie marchant, drapeau au fusil, vers la gare de Tours le 5 août 1914 au matin.
(By 66emeri (Own work) CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

Une fois la mobilisation déclarée, les hommes ont dû abandonner leurs travaux agricoles. Le mois de juillet 1914 avait été pluvieux et les foins avaient pris du retard. Au Chinaillon, ils n’avaient pas commencé. Les moissons étaient également prévues pour le mois d’août.

Cette mobilisation s’est-elle réalisée sans heurt ?

Les militaires redoutaient une mobilisation difficile. Ce ne fut pas le cas. Cependant, le chiffre officiel évoque près de 10.000 insoumis en France. Qui sont ces insoumis, qui n’ont pas répondu à l’ordre de mobilisation ? Bon nombre d’entre eux était tout simplement à l’étranger, émigrés. On peut évoquer le parcours d’un Bornandin, François Gaillard-Liaudon de l’Envers du village. Né le 10 septembre 1886, il effectue son service militaire entre 1907 et 1909. Il émigre ensuite aux États-Unis sans en donner l’information au service de mobilisation. Il est déclaré une première fois insoumis le 21 novembre1912 lorsqu’il ne se rend pas à une période d’exercice. Lorsque le conflit éclate,  il se rend volontairement au bureau de recrutement d’Annecy le 30 août 1914, « venant d’Amérique » comme le stipule sa fiche matricule. Il est intégré au 30e Régiment d’infanterie basé à Annecy. Blessé en 1915, il ne rentre pas de permission en 1917, il est déclaré déserteur le 22 mai 1917. On le ramène au dépôt le 3 février 1919. Sa fiche indique « qu’il est écroué à la maison d’arrêt d’Annecy pour être traduit devant le Conseil de guerre de Grenoble pour désertion ». Il est transféré à Grenoble le 14 mars 1919 mais s’évade de la prison le 31 mars. Il trouve refuge aux États-Unis. Il profite de la loi d’amnistie du 3 janvier 1925 qui accorde une amnistie pleine et entière pour les faits de désertion à condition que les déserteurs aient appartenu trois mois à une unité combattante, ou aient été blessés ou faits prisonniers et n’aient pas eu d’intelligence avec l’ennemi. Le 8 juin 1925, François Gaillard-Liaudon régularise sa situation au consulat de France à New-York puis au 27e Bataillon de Chasseurs à pied à Annecy. Sa fiche matricule emploie le conditionnel et indique qu’il « serait mort à New-York en 1932 ».

Peu de recherches ont été effectuées sur ces hommes, insoumis ou déserteurs. Quelques témoignages subsistent cependant. A Thônes, on a longtemps parlé d’un homme qui aurait passé toute la guerre caché dans une forêt, sa famille se relayant pour le ravitailler. A La Giettaz, un déserteur aurait vécu terré chez lui. Lorsque les gendarmes venaient le chercher, il se cachait dans un tonneau à double fond. De là, il aurait gagné son surnom « tonneau ». A Saint-Roch, Marie-Cécile Mabboux évoque dans une de ses lettres destinées à son fiancé le cas de deux déserteurs de Sallanches. Elle précise que l’un d’eux, jeune marié s’apprêtait à partir pour Salonique, il aurait fui pour Genève où son épouse l’aurait rejoint. D’après les recherches actuelles, il semblerait que dans les zones frontalières (avec la Suisse pour la Haute-Savoie, avec l’Espagne pour les Pyrénées), les cas de désertion soient plus nombreux. De toute évidence, ces déserteurs étaient perçus par les autres habitants comme l’exemple même de la lâcheté et s’ils ont échappé aux différentes poursuites, leur intégration dans la vie civile après les lois d’amnisties des années 20 a dû être très difficile.

Les Savoyards ont-ils été plus touchés que les autres ?

deces Grand Guerre selon année de naissance Thônes Grand-Bornand Saint-Jean La Clusaz Serraval Le Bouchet et Manigod
Distribution du nombre de décès par année de naissance, pour Thônes, Le Grand-Bornand, Saint-Jean-de-Sixt, La Clusaz, Serraval, Le Bouchet et Manigod

1.397.000 soldats français sont morts durant la guerre soit 3,5 % de la population de 1914. Dans la vallée, ce ratio est plus élevé. Il dépasse 5 % au Grand-Bornand (105/2071 recensement 1911) et à Manigod (62/1211) et atteint 6 % à La Clusaz (54/879). Comment expliquer une telle surmortalité ? Certains ont vu une exposition accrue des Savoyards en raison de leur appartenance récente à la communauté nationale. La Savoie était à l’époque française depuis cinquante ans seulement.
Une affirmation difficile à accréditer. Deux raisons principales expliquent cette surmortalité. La majorité des Savoyards sont des cultivateurs sans qualification particulière et se trouvent donc envoyés sur le front. Ainsi, la commune d’Arâches compte 16 décès pour une population recensée de 579 personnes en 1911, soit une mortalité de 2,7 %, beaucoup plus faible que la moyenne départementale. Mais la commune d’Arâches a vu également naître l’horlogerie et beaucoup de ses habitants travaillent dans des ateliers d’horlogerie et de mécanique. Durant le conflit, ces hommes ont donc été plutôt placés à l’arrière, exploitant leur savoir-faire dans les usines d’armement.
L’autre raison de la surmortalité savoyarde s’explique par le recrutement local des différents régiments. Les Savoyards sont donc principalement enrôlés au sein du 30e régiment d’infanterie d’Annecy et du 97e RI de Chambéry. Or, les pertes au sein de l’infanterie sont beaucoup plus élevées que dans tous les autres corps. Un régiment était composé d’un millier d’hommes environ. Sur l’ensemble du conflit, les pertes du 30e RI s’élèvent à 1498 soldats, celles du 97e RI à 1723. Chaque régiment a dû être reconstitué à plusieurs reprises durant les quatre années de guerre.
Au Grand-Bornand, 14 conscrits bornandins (nés en 1894) figurent sur la liste de recensement militaire. 4 ont été réformés ou classés en service auxiliaire. Sur les 10 partis au front en première ligne, 2 ont été blessés et mis à l’arrière, 2 autres ont été prisonniers, 5 sont morts. Le seul à avoir effectué les quatre années sur le front, Léon Joseph Bétend, était aussi l’unique artilleur, les neuf autres étant des fantassins.

Jean-Philippe Chesney

Sources


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