La régie, fille de la fée électricité

Si, depuis le début du XXe siècle, de petites unités de production d’énergie pouvaient satisfaire des besoins particuliers, l’extension de la demande a bientôt mis en évidence la nécessité de regrouper les moyens : l’union fait la force !

La décision de la création d’une association intercommunale a été prise le 21 septembre 1928 par 12 des communes du canton (*) sous l’impulsion d’Eloi Cuillery, conseiller général, la loi permettant aux collectivités locales de s’électrifier par leurs propres moyens dès lors que les sociétés privées n’étaient pas en mesure de distribuer l’énergie aux petites communes. Seul manque le Grand-Bornand qui rejoindra les autres en 1929. La Giettaz s’associera au canton en 1933. Le nouveau syndicat intercommunal demande l’autorisation d’exploiter son réseau d’énergie électrique sous la forme d’une régie fin 1930, et c’est le 28 avril 1931 que naît la  « Régie du Syndicat Intercommunal d’Électricité de la Vallée de Thônes ».

Le nouveau syndicat désireux d’améliorer au plus vite la situation accepte en 1930 la proposition de Léon Laydernier, directeur des Forces du Fier, de remplacer la ligne principale haute tension 5000 V venant de Vignères par une ligne en 35000 V, la commune de Thônes se chargeant de faire construire un poste de transformation sur un terrain communal situé au même emplacement que le poste actuel sous la Roche de Thônes. Ce transformateur d’une puissance de 400 kW maximum, l’équivalent d’une industrie moyenne actuelle, transformera cette énergie en tension 10000 V pour la redistribuer aux quartiers et hameaux de Thônes et à toutes les communes inscrites au syndicat avant la distribution terminale en 110 V, et 220 V triphasé. Une plaque « Forces du Fier » est restée sur le bâtiment jusqu’à la réfection relativement récente des postes transformateurs.

Ce n’est qu’à la suite de la création de cette régie que le réseau peut enfin se développer dans le canton. A titre d’exemple, pour Saint-Jean-de-Sixt, ce n’est qu’en juillet 1932 que l’électricité débarque dans les foyers. Une illumination particulière est organisée le 14 juillet pour fêter l’événement.

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Marcel Burel

C’est Marcel Burel, jeune ingénieur du génie rural, qui est recruté et qui prend la direction de cette nouvelle régie. Il dira plus tard (**) que c’est à cause de ses grosses chaussures et de sa tenue qu’il a été choisi car il avait appris que la régie recherchait un « gars de terrain » pour la diriger. Auparavant il avait déjà travaillé en Isère, Savoie et Haute-Savoie, depuis Lyon où il résidait. Il faisait tous ses déplacements en moto. C’est sur un chantier à la Clayette (71) qu’il apprit l’existence de ce poste à responsabilité proposé à Thônes : il  fit le détour pour se présenter au syndicat en rentrant à Lyon.
Marcel Burel prend son nouvel emploi à bras le corps. Il consulte et se renseigne sur les besoins réels des gens, visitant dans toutes les communes les entreprises, hôtels, fermes et particuliers.

Eloi Cuillery - regie
Eloi Cuillery

Il est fort surpris, chez les agriculteurs, de voir qu’on lui réclame un branchement non pas pour le confort de la famille mais uniquement pour une lampe à l’écurie afin de faciliter la traite, toute flamme étant proscrite à cause du foin et du bois. Il fait réaliser des études et lance de multiples appels d’offres pour la réalisation des réseaux et branchements. Sur les chantiers réalisés par l’entreprise Chevalier d’Annecy, la régie fournit les fils de cuivre et l’entreprise les poteaux bois et béton. Cette dernière avait trouvé la solution de sous-traiter l’acheminement des poteaux entre la voie publique et les points de raccordement aux agriculteurs équipés de chars tirés par des chevaux, comme le raconte Aimé Dupont ancien président du syndicat, à propos de son frère Jean, à Saint-Jean-de-Sixt dans les années 1930-32. Tous ses projets sont soutenus à la préfecture par Eloi Cuillery, qui jouit là-bas de très nombreuses relations permettant d’accélérer le traitement des dossiers.

Les premiers employés de la régie seront Louis Cuillery et Edouard Méjean. Lors de sa création, la régie s’installera dans les locaux de l’ancien hôtel du Cheval Blanc, rue de la Saulne. Une annexe pour le matériel sera construite à l’arrière. Les bureaux étaient au premier étage et un appartement de fonction se trouvait au deuxième. En 1946, eut lieu la nationalisation des entreprises électriques et gazières, avec pour l’électricité la création d’EDF. La loi permettait toutefois le maintien des sociétés dans lesquelles l’État ou les collectivités publiques possédaient la majorité, en particulier les régies. La régie continuera donc son développement. L’évolution du marché et de la densité des réseaux sera phénoménale, avec les énormes besoins des nouvelles industries et le développement des stations de sport d’hiver. C’est en 1968 que le bâtiment administratif de la rue Jean-Jacques Rousseau est inauguré, le pôle technique ayant été créé un peu plus loin, au coin du Passage des Addebouts, quelques années plus tôt.

Dans les années 1950 le réseau haute tension fut connecté à celui issu du Val d’Arly par les Esserieux, et l’alimentation depuis Vignères fut totalement refaite par EDF, pour un passage à 63000 V. Cet important chantier fut réalisé par une entreprise extérieure qui amena ses monteurs, qui logeaient à la pension Dadier située en face de la régie. À la fin du chantier, quelques monteurs firent souche à Thônes après avoir épousé ses jolies filles. Certains ont été embauchés par la régie, et un autre, marié à la fille de l’hôtelier, est parti créer de nouveaux réseaux électriques en Afrique.

La grand souci de M. Burel et de ses successeurs, T. Longchamp et L. Sondaz, reste la fragilité de l’alimentation générale arrivant au poste de Thônes : une panne de ce réseau appartenant à EDF-RTE serait catastrophique, surtout en pleine saison hivernale. Heureusement la ténacité de ces premiers dirigeants, et plus encore celle de l’actuel directeur, André Moras, permettra d’ici 5 ans, suite à d’énormes travaux commencés en 2014, de bénéficier d’un « bouclage » depuis le poste très haute tension de Cornier, via la vallée d’Entremont et Saint-Jean-de-Sixt, en alimentation respectant l’environnement car réalisée en ligne souterraine.

Petit tableau reflétant l’évolution de la régie, appelée aujourd’hui RET (Régie d’électricité de Thônes) :

1933 1953 1973 1993 2013
Nombre d’employés 8 12 20 37 39
Nombre d’abonnés 1869 3882 7022 17520 22500
kW fournis (en millions) 0,17 3 20,2 102,6 182

Aujourd’hui (valeur 2013) le territoire de la régie s’étend toujours sur 14 communes et son réseau comprend :
– 2 postes de transformation depuis le réseau RTE 63000 volts
– 464 postes 20000 volts / basse tension
– 355 km de réseau moyenne tension dont 55% souterrain
– 610 km de réseau basse tension dont 85% en souterrain

Marcel Burel restera en fonction jusqu’en 1977, assurant en plus, durant les 25 dernières années, la direction de la régie de Seyssel. Il était un fanatique de la petite reine et faisait tous ses déplacements, que ce soit vers le haut des vallées ou à Seyssel, en vélo ! Eloi Cuillery restera président du syndicat jusqu’à fin 1940.

Jacques Vulliet

(*) Alex, La Balme-de-Thuy, Le Bouchet-Mont-Charvin, Les Clefs, La Clusaz, Dingy-Saint-Clair, Entremont, Manigod, Saint-Jean-de-Sixt, Serraval, Thônes, Les Villards-sur-Thônes.

(**) Confidences faites par Marcel Burel à Maurice Frandon

Sources

  • Archives départementales de la Haute Savoie
  • Inventaire général du patrimoine culturel, Samir Mafoudi pour la région Rhône-Alpes et l’assemblée des Pays de Savoie
  • Archives personnelles de Maurice Frandon, remises aux Amis du Val de Thônes. Nous l’en remercions vivement
  • Articles parus au moment du centenaire de l’électricité à Thônes et de l’exposition au musée, en 1993, par J.B. Challamel, M.L. Blanc et M. Chaffarod

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En savoir davantage à ce sujet ? Reportez-vous au n°31 des Amis du Val de Thônes, Des lieux, des Hommes, des histoires… p. 124 à 129.

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