Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand

Introduction des Amis du Val de Thônes

De village de montagne entre les massifs des Bornes et des Aravis, typiquement rural au début du 20ème siècle, le Grand-Bornand s’est ouvert aux tourismes d’été et d’hiver surtout à partir des années 1950.

Ce village comptait 2019 habitants en 1900, mais les communications restaient difficiles du fait de sa situation de village de montagne dont l’altitude s’étend de 952m à plus de 2000m (Mont Lachat 2100m, La Pointe-Percée 2752m) et où les moyens de locomotions étaient essentiellement la traction animale. Eloigné de 10km du gros bourg qu’est Thônes, il n’y avait aucun médecin, ni pharmacien à proximité !

Après une période où le village a vu un exode important de sa population ( 1512 habitants en 1954), grâce au tourisme et à la valorisation du produit qu’est le reblochon, le Grand-Bornand a retrouvé sa population – 2250 habitants en 2016 – et compte un peu plus de 20 000 lits touristiques et une soixantaine de fermes. De nombreux commerces et ateliers artisanaux se sont développés. En parallèle, le Grand-Bornand compte 3 médecins (2 au village, 1 au Chinaillon), plus un autre durant la saison hivernale, une pharmacie – dont l’histoire vous est contée dans le texte qui suit par Frédéric Bonté -, des infirmières, des kinésithérapeutes, des ostéopathes…

Les habitants du village n’ont plus besoin de se déplacer jusqu’à Thônes pour consulter un médecin ou acheter des médicaments !

Il en est de même aujourd’hui pour les villages du Val de Thônes : Saint-Jean-de-Sixt compte une pharmacie et 2 médecins, La Clusaz 2 pharmacies et 5 médecins, Thônes 2 pharmacies et 6 médecins. Un médecin exerce l’hiver sur le site de Merdassier à Manigod.

Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand, par Frédéric Bonté

En 1830 avec la construction d’un four, la commune du Grand-Bornand voit l’établissement de son premier boulanger. Quelques décennies plus tard elle est touchée par les épidémies, variole en 1851 et typhus en 1857, qui font de nombreuses victimes. La vie dans ces contrées est alors rude. Comme dans de nombreux territoires ruraux, il n’y a pas de médecin et on se soigne comme on le peut. L’eau de la source de la « Bénite-Fontaine », sur la montagne de la Duche, est réputée guérir les fièvres. D’après la thèse du Docteur Fournier, cette eau contient des sulfures, des hyposulfites, des sulfates, de la magnésie, du fer… et possède donc des vertus incontestables.

Au début du XXe siècle, lorsque l’on tombe malade ou que l’on se blesse, consulter un médecin et obtenir un traitement n’est toujours pas chose facile au Grand-Bornand. A cette époque, c’est encore le médecin qui prescrit la composition du médicament et le pharmacien qui le réalise dans son officine.
En 1913 la commune est enfin desservie par un service d’autocars ; elle voit les débuts de l’électrification du réseau d’éclairage public et l’installation d’un premier médecin. Il s’agit du Docteur André Joseph Basthard-Bogain, issu de l’une des plus anciennes familles du Petit-Bornand, qui vient de se marier avec Marie Jeanne Hélène Veyrat. Il a fait ses études à Paris, où il a habité successivement dans le 5e arrondissement, rue Saint Jacques, rue des Carmes, rue Lacepède et rue Monge, non loin de la Faculté de médecine. Diplômé en 1911, il soutient sa thèse sur un sujet d’histoire de la médecine : « Essai historique sur la peste en France au XIVe siècle ». Lors de son installation au Grand-Bornand en 1913, il bénéficie de l’aide financière de la mairie et un traitement de 500 frs lui est accordé.
Dans son cabinet du chalet Dumont, au hameau de Villavit, il reçoit les patients dès 6 heures du matin. Bien que réformé en novembre 1910 pour cause de rétrécissement aortique, il rejoint en 1915 et à sa demande le service armé. Il montre alors son courage en soignant de nombreux blessés et en portant les premiers secours sous le feu ennemi. En mai 1917, il est promu Médecin Aide major de première classe de réserve. Après la démobilisation en 1918, alors qu’il est veuf, il part pour Boufarik, ville d’Algérie située à 35 km d’Alger. En 1922, il y est toujours répertorié comme exerçant la médecine. Il se remarie en 1925 et s’installe à Bordj Bou Arreridj en Kabylie des Bibans, où il décède le 2 avril 1929 à l’âge de 45 ans.
La commune du Grand-Bornand doit pour sa part attendre 1957 avant qu’un nouveau médecin, le Docteur Dutartre, s’y installe. Entre-temps, ses habitants sont contraints d’aller consulter à Thônes ou d’attendre que le médecin passe. Les moyens de communication restent limités et le climat est rude l’hiver.
Rappelons qu’en 1896 à Thônes il n’y avait que deux médecins, les docteurs Jourdan et Moyettaz, et que le canton qui comptait 11.000 habitants, n’avait toujours pas de pharmacien. Il faut attendre 1900 pour qu’Alfred Louis Joanny Ferrero, Pharmacien de première classe de l’École Supérieure de Pharmacie de Paris, ouvre une officine place de l’église (ex maison Cuillery). Il y travaille avec un employé, Joseph Maggia, garçon pharmacien. Depuis le Grand-Bornand et des hameaux alentours, on doit faire appel à une connaissance ou au service des courriers pour emporter l’ordonnance le matin, la déposer chez le pharmacien de Thônes, puis la reprendre avec le traitement le soir. Il existe néanmoins sur le territoire de la commune des dépôts de médicaments « de première nécessité » : aspirine, sirops, compresses…. Après l’arrivée d’un médecin en 1957, l’installation d’un pharmacien deux ans plus tard est donc un progrès non négligeable pour les habitants du Grand-Bornand.

La première pharmacie, la pharmacie Lacombe

La première pharmacie du Grand-Bornand est créée en 1959, sous la mandature de César Périllat-Monet. Elle est tenue par monsieur Edmond Lacombe, jeune pharmacien de 30 ans diplômé en juillet 1955 de la Faculté de pharmacie de Montpellier. Son choix se porte sur la région, car il a passé deux ans à Thônes pendant la guerre et y a suivi les cours du Collège Saint-Joseph. Voulant créer une pharmacie, il en saisit l’opportunité au Grand-Bornand. Il s’installe alors provisoirement, pour 2 à 3 ans, dans un local loué à Edgar Périllat, « le chalet le Thoret », situé derrière l’église sur la route de la vallée du Bouchet. Son premier ordonnancier, registre tenu par le pharmacien où il enregistre la délivrance de médicaments, est ouvert le 5 janvier 1959 par la composition d’un sirop.

5 janvier 1959 : ouverture du premier ordonnancier ©coll privée

Le rôle de l’ordonnancier est d’assurer par son formalisme, une mémoire de l’acte telle la formule détaillée de la préparation magistrale ou le nom de la spécialité, la traçabilité de l’acte avec la date, un numéro d’ordre, le nom du patient et l’auteur de la prescription d’un produit. Les principaux médecins prescripteurs relevés sont les docteurs Bleyon, Montouchet, Romanet et Valière. On découvre sur cet ordonnancier des préparations dites magistrales car préparées dans l’officine : liniment de Fioraventi vulnéraire, liqueur d’eau de vie allemande, sirop de nerprun, collyre d’éphédrine et de larocaine, suppositoires d’eucalyptol, camphre et gaiacol, pommade salicylée.
Dès 1959, la généralisation des spécialités, médicaments fabriqués industriellement par des laboratoires pharmaceutiques, marginalise progressivement la production à l’officine et déporte l’exercice du pharmacien vers une activité de distribution contrôlée de produits de santé. Les principales spécialités inscrites à l’ordonnancier sont Phenylbutazone, Rimifon, Largactil, Maxiton, Gériatropine, Digitaline, Chloramphenicol, Optalidon, Cortancyl et parmi les stupéfiants Palfium comprimés, Dolosal ampoules, Spalmalgine ampoules. On peut apprécier le volume du commerce de médicaments par le nombre d’inscriptions à l’ordonnancier. En 1964, on observe déjà moins de préparations magistrales et les principaux médecins prescripteurs sont les Dr Bleyon, Chaboud, Creysson Déséglise, Lagèze, Pichot, Pistre et Valière.

Évolution du nombre d’inscriptions dans le 1er ordonnancier
Date Numéro d’inscription
Ouverture : 05 01 1959 1
Janvier 1960 1684
Janvier 1961 3488
Janvier 1962 5689
Janvier 1963 7920
Janvier 1964 6727
Janvier 1965 11.435
Clôture : 26 07 1965 12.489
Le Grand-Bornand en 1964 – au premier plan la pharmacie Lacombe. Carte postale collection AVT

Puis, avec l’aide d’une subvention de la mairie, Edmond Lacombe construit sa propre pharmacie sur un terrain situé à l’entrée du village. Le bâtiment abritait la pharmacie au rez-de-chaussée et un appartement à l’étage.

La pharmacie Durry

Thèse de Monsieur Durry ©Université de Strasbourg

En 1968, la pharmacie est reprise par Monsieur Robert Durry, diplômé en 1951 de la faculté de pharmacie de Nancy. Monsieur Robert Durry, né en 1924, a soutenu le 21 octobre 1955 à la Faculté de pharmacie de Strasbourg une thèse sur l’histoire de la spécialité, sous la direction scientifique de Maurice Bouvet, pharmacien érudit de l’histoire de la pharmacie. Par ailleurs membre de la Société d’Histoire de la Pharmacie, il y donne des éléments sur des formes pharmaceutiques anciennes, esprits, élixirs, teintures et liqueurs. Cette remarquable thèse fait dès 1956 l’objet d’une présentation détaillée lors d’une séance de la Société d’histoire de la pharmacie à Paris.

Des années avant de reprendre la pharmacie Lacombe, Monsieur Durry, alors âgé de 20 ans et engagé au 8è régiment de cuirassiers, participe à de nombreuses opérations militaires. Démobilisé en novembre 1945, il est cité à l’ordre du régiment, escadron Colomb, par le général Koenig, gouverneur militaire de Paris. En homme à la personnalité affirmée, épris d’aventure et animé d’une volonté de servir son pays qui se remet de la guerre, il part en juillet 1956 avec son épouse Geneviève en tant que Pharmacien Lieutenant affecté aux troupes terrestres de Madagascar. En février 1958 il se porte volontaire pour effectuer une période à la pharmacie d’approvisionnement des troupes de Madagascar. Il créé et tient de 1956 à 1965 une pharmacie située à la limite de la mairie et du quartier indigène à Majunga-Mahabibo (la ville aux fleurs), au nord-ouest de l’ile. Son épouse, sage-femme, y exerce également. Ayant le statut de Territoire d’outre-mer de 1946 à 1958, Madagascar obtient un premier degré d’autonomie le 10 octobre 1958, en tant que République autonome malgache. Le 14 octobre, Philibert Tsiranana devient Président du Conseil avant d’être élu premier Président de la République en mai 1959. L’île accède officiellement à l’indépendance le 26 juin 1960 mais la première République malgache reste très étroitement liée à la France par les accords de coopération.

Rentrés en France en 1965, Monsieur et Madame Durry prospectent pour trouver une nouvelle officine. Ils choisissent de se fixer au Grand-Bornand pour reprendre la pharmacie Lacombe. A cette époque, la surface de l’officine est limitée et monsieur Durry y travaille seul avec une préparatrice. Du fait de l’exiguïté des lieux, une partie du stock de médicaments est entreposée dans le garage. C’est pourquoi, avec le développement du village, la décision est prise de s’agrandir dès que possible. La pharmacie est installée à son emplacement actuel vers 1970-1971, dans le bâtiment qui vient d’être construit (1969-1970 Gérard Vuillet architecte). L’ancien local est repris par la mairie et devient le presbytère.

La pharmacie aujourd’hui ©collection privée

Robert Durry est nommé Chevalier de l’ordre national du mérite en août 1972 et promu Officier en 1980. Ayant servi quarante ans dans la réserve du service de santé, il accède à la qualité de Pharmacien chimiste honoraire (grade de colonel) et se voit décerner la médaille d’or des services volontaires en avril 1992. C’est au retour d’une conférence donnée à ses collègues officiers de réserve du service de santé, en juillet 1987, qu’il est victime d’un grave accident de voiture le laissant handicapé. Il ne peut alors plus assurer la totalité de ses responsabilités à l’officine et se trouve dans l’obligation de la céder. Nommé Chevalier de la Légion d’honneur par décret du 24 avril 1995 sur proposition du ministre de la défense, il s’éteint en février 2000 à l’hôpital d’Annecy.

La pharmacie aujourd’hui

Garde ordonnances ©collection privée

En 1988, Monsieur Henri Pochat-Baron et Madame Annie Cordia, tous deux diplômés de la faculté de pharmacie de Grenoble, reprennent l’officine. En 1994, un nouvel aménagement de l’officine est effectué afin de répondre aux évolutions du métier. Alternativement, Monsieur Henri Pochat et Madame Annie Cordia, s’investissent dans le conseil municipal lors de mandats du maire André Périllat-Amédé.

Aujourd’hui la pharmacie fait partie du groupement Giphar* et, pour le bien de tous, accompagne le développement de la cité avec des pics d’activité lors des saisons d’hiver (ski) et d’été (randonnées).

Une autre pharmacie, de création plus récente, existe sur la commune du Grand-Bornand, dans la résidence le Mont-Blanc au Chinaillon. Cette officine est principalement ouverte lors des saisons touristiques et fermée le reste de l’année.

Frédéric Bonté

Docteur es sciences pharmaceutiques et membre de la Société d’Histoire de la Pharmacie, qui en famille a séjourné au Grand-Bornand, apprécie les pistes de ski de fond et la convivialité de l’Auberge Nordique !
Cet article est né d’une rencontre en été à l’Auberge Nordique avec notre ancienne présidente, Monique Fillion, disparue récemment.

Sources
  • Cochat, Histoire du Grand Bornand, Annecy, 1945
  • Fournier, Etude sur les eaux minérales ou réputées telles du département de la Haute-Savoie, Lyon, imp L. Bascou, 182p, 1926
  • Séance du conseil municipal du 23 février 1913. Mandature d’Eugène Perrissin-Fabert (maire de 1905 à 1924)
  • Entretiens du 18 février 2016 avec Monsieur Roger Périllat, Madame Geneviève Durry et Monsieur Henri Pochat-Baron que je remercie. Sans leur aide cet historique n’aurait pas été possible.
  • Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur, Paris.
  • Durry, Contribution à l’histoire de la spécialité pharmaceutique. A propos de quelques esprits, élixirs, teintures et liqueurs. Thèse n°711 soutenue le 21 octobre 1955 à la faculté de Pharmacie de Strasbourg.

*Créé en 1968, le Giphar (Groupement Indépendant de Pharmaciens indépendants) est un groupement de pharmaciens d’officine français. Il est actuellement composé d’un réseau de plus de 1300 pharmacies.

Pour en savoir plus : Médecines de montagne en pays de Thônes, ouvrage n°20 de la collection des Amis du Val de Thônes

2 pensées sur “Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand”

  1. Bonjour,
    article très complet. J ai moi même séjourné au Grand Bornand , ou j ai pu admirer la beauté des paysages enneigés. Par chance je n’y suis pas tombée malade, auquel cas la pharmacie du village aurait été des plus utiles!
    Cordialement.

  2. Bonjour,
    Je suis tombées par hasard sur cet article et vous en savez plus que moi sur mon arrière grand père ! J’étais assez émue et curieuse d’en savoir plus…
    Sur le Dr Basthard Bogain
    Si vous avez des sources, je serais ravie
    Merci
    Dr Korine Pocquet ( eh oui, je suis moi même médecin !)

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