«Emmontagner», souvenirs d’enfance

Le Tavaillon – Grand Bornand 1959 – Crédit photo Photo Video Service

Chaque année depuis 1925, ma famille emmontagne à l’alpage du Tavaillon.

Le printemps 1953 – j’avais 10 ans – s’annonce précoce. Les belles journées de mars et avril ont eu raison du manteau neigeux. Tout laisse espérer une montée à la montagne début mai sauf intempéries de dernière minute ; car la météo en ces lieux est souvent capricieuse, voire un retour de la neige. Tout est possible.

L’emmontagnée, cela se prépare. Dès le 15 avril, mon père et mon grand-père se rendent à la maison d’alpage à plusieurs reprises pour effectuer différents travaux indispensables, car rien ne doit être négligé : réfection des planchers de l’écurie usés à certains endroits par la présence des vaches et quelques retouches à la cave à reblochon, pièce maîtresse pour réaliser un bon affinage de cet excellent fromage. Ce travail consistait à rafraîchir les murs par un crépi à la chaux et à vérifier la température et l’humidité du local.

Autre tâche importante : le labour d’un champ qui permettra de planter les pommes de terre ainsi que la préparation du jardin potager.

J’ai 10 ans. Il faut avant tout penser à mon travail d’écolier…Mais pour satisfaire ma curiosité d’enfant, je souhaitais participer aussi à tous ces préparatifs, en particulier au premier déplacement à la montagne. Mon père choisissait un jeudi afin que je puisse l’accompagner.

Le cheval qui nous emmène semble connaître l’itinéraire parfaitement, pas besoin de tirer « guide à droite », « guide à gauche »… Nous arrivons à la maison, le soleil se lève sur la chaîne des Aravis encore très enneigée. La découverte de l’alpage m’enchante. L’air est vif, ça et là quelques taches blanches dans un revers de terrain ou à l’orée d’un bois montrent que l’hiver vient de se terminer. La végétation s’éveille : dans les talus, les premières fleurs de tussilage pointent et en s’approchant de la maison, un parfum d’une grande finesse, un peu sauvage se dégage : ce sont l’odeur des jeunes pousses d’ortie qui percent entre les pierres et celle de la terre qui se réchauffe.
Après une première inspection des lieux, c’est le moment d’un petit casse-croûte que nous prenons assis sur le balcon en face de la chaîne des Aravis.

La croix du Tavaillon devant la chaîne des Aravis

Un instant de grand calme qui nous permet d’être attentif au moindre bruit : le premier chant du coucou, le cri de l’aigle…. Vers 14h, tout à coup, un grondement, un roulement, un bruit de chutes de pierres : c’est une avalanche à la Lanche de Paccaly, puis une autre à Tardevant et encore une autre à la Palette de la Mamule… Que de choses à observer pour une première journée !

Le jeudi suivant est consacré au labour d’un champ pour la plantation des pommes de terre. Je guide le cheval en le tenant par la bride alors que mon père tient les cornes de cette simple charrue dont l’unique soc trace le sillon. Tout un savoir-faire afin que chaque raie s’emboîte parfaitement avec la précédente. Le labour achevé, la herse passée, il est temps de planter les pommes de terre, travail auquel je suis associé en posant chaque tubercule dans le trou préparé par le fossoir de mon père.

N’oublions pas le jardin entouré de sa clôture de palines en bois.

Le jardinier à l’ouvrage. A l’arrière plan la clôture de palines en bois

A cette altitude de 1400 mètres, il ne faut pas tarder de semer salades, carottes, navets, repiquer plants de choux, choux raves, …car l’été est de courte durée.

De retour à la maison d’hiver, j’aperçois mon grand-père promenant trois petits veaux qui n’ont jamais quitté l’écurie depuis leur naissance. Ils ont 7 mois et il les prépare ainsi à la montée à l’alpage car ils devront suivre le troupeau.

Arrive le jour tant attendu : c’est le 9 mai, une date particulièrement précoce !

Le troupeau est prêt. Chaque vache, soigneusement lavée, brossée, étrillée, a été parée d’une cloche. Le cuir de chaque collier était ciré, les boucles et les ornements reluisaient et mettaient en évidence les initiales cloutées du propriétaire. Les plus belles clarines, voire les plus imposantes, sont attribuées aux plus belles vaches du troupeau et particulièrement à celle qui ouvrira la marche.

Vache portant une clarine

Ce matin-là, la traite est avancée d’une heure, car il faut malgré tout procéder à la fabrication du reblochon avant de partir. Vers 8 heures, le troupeau prend la direction de la montagne. Ma mère a l’honneur de guider les vingt belles Abondances et les 3 petits veaux. Les bêtes, pressées de monter à l’alpage, sont entraînées par les vaches les plus anciennes… Mon grand-père veille à la bonne mise en route du troupeau, puis nous rejoint, ma sœur et moi, pour fermer la marche. « Loulou », notre fidèle chien, conscient de son rôle de berger, fait d’innombrables allers et retours pour s’assurer qu’aucune bête ne s’éloigne. Sur le chemin caillouteux qui mène à la montagne, lorsque nous passons devant les maisons déjà occupées par des alpagistes, nous avons toujours un salut amical et quelques paroles encourageantes.

Après une heure et demie de marche, nous arrivons au Tavaillon !

Le troupeau se précipite et savoure cette bonne herbe fraîche sous la garde de ma sœur et moi.

Mon père nous a précédés avec ma grand-mère. Ils étaient chargés d’acheminer tout le matériel nécessaire à la fabrication du reblochon – moules et « encaillire »– ainsi que nos vêtements. Ils étaient montés en charrette tirée par le cheval. Ils sont là pour nous accueillir. Un feu crépite dans le bon vieux fourneau à 4 trous et réchauffe l’intérieur du chalet. Ma grand-mère a déjà préparé le repas.

La veille, mes parents avaient transporté à la montagne, en voiture à cheval, poules, lapins, cochons, suivis de 2 chèvres et d’une dizaine de moutons.

Maintenant, il nous faut rentrer les vaches à l’écurie. Très vite, les plus anciennes retrouvent la place occupée l’année précédente quant aux autres elles seront placées par mon grand-père.

Oh surprise ! Minette, notre chatte est déjà arrivée à la montagne avec sa portée de petits chats. Par quels mystères savait-elle que nous montions à l’alpage et comment retrouvait-elle seule le chemin pour y arriver ?

Mais il est l’heure de se mettre à table et de savourer le repas bien mérité. Nous avions tous faim après cette matinée de marche et de travail. Repas simple, mais excellent, composé d’une soupe dans laquelle avait mijoté une tranche de jambon ou de poitrine fumés. Quant au fromage, pas de souci le reblochon est là, posé sur l’assiette ! Le dessert était inexistant. Ce jour-là, les adultes savouraient exceptionnellement un petit verre de gentiane à la fin du repas.

L’alpage du Tavaillon en 2016

Pour ma sœur et moi, l’école était finie. Cependant, pour continuer notre scolarité, notre institutrice avait donné à mes parents le contenu d’un certain nombre de cours et de devoirs à faire !
Nous voilà installés à la montagne pour « la belle saison » !

 

André Perrillat-Mercerot

Photographies en couleurs Danielle Perrillat-Mercerot.

Photographie noir et blanc 1959 Photo Video Service, rue blanche à Thônes. Autres clichés disponibles.

Après la lecture de cette article venez découvrir notre exposition 2017-2018 sur les Alpages dans notre galerie du 1 rue blanche à Thônes.

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