Le dossier Jacomet

Alors que des membres des Amis du Val de Thônes travaillent au rangement  de leurs ouvrages – répertoriés au CASSS (Catalogue des Sociétés Savantes de Savoie) – dans la nouvelle bibliothèque, Salle Tournette, ils découvrent un livre dont le titre « Bernadette Soubirous » les interpelle.

Pourquoi ce livre figure-t-il dans leur collection ? Y a-t-il un lien entre Sainte Bernadette Soubirous, petite bergère de Lourdes, et le Val de Thônes, ou même Thônes en particulier ?

     – « Eh bien, vous ne croyez pas si bien dire » leur répond Jacques Vulliet. « Il y a bien un personnage-clé du procès qui…« 

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«Emmontagner», souvenirs d’enfance

Le Tavaillon – Grand Bornand 1959 – Crédit photo Photo Video Service

Chaque année depuis 1925, ma famille emmontagne à l’alpage du Tavaillon.

Le printemps 1953 – j’avais 10 ans – s’annonce précoce. Les belles journées de mars et avril ont eu raison du manteau neigeux. Tout laisse espérer une montée à la montagne début mai sauf intempéries de dernière minute ; car la météo en ces lieux est souvent capricieuse, voire un retour de la neige. Tout est possible.

L’emmontagnée, cela se prépare. Dès le 15 avril, mon père et mon grand-père se rendent à la maison d’alpage à plusieurs reprises pour effectuer différents travaux indispensables, car rien ne doit être négligé : réfection des planchers de l’écurie usés à certains endroits par la présence des vaches et quelques retouches à la cave à reblochon, pièce maîtresse pour réaliser un bon affinage de cet excellent fromage. Ce travail consistait à rafraîchir les murs par un crépi à la chaux et à vérifier la température et l’humidité du local.

Autre tâche importante : le labour d’un champ qui permettra de planter les pommes de terre ainsi que la préparation du jardin potager.

J’ai 10 ans. Il faut avant tout penser à mon travail d’écolier…Mais pour satisfaire ma curiosité d’enfant, je souhaitais participer aussi à tous ces préparatifs, en particulier au premier déplacement à la montagne. Mon père choisissait un jeudi afin que je puisse l’accompagner.

Le cheval qui nous emmène semble connaître l’itinéraire parfaitement, pas besoin de tirer « guide à droite », « guide à gauche »… Nous arrivons à la maison, le soleil se lève sur la chaîne des Aravis encore très enneigée. La découverte de l’alpage m’enchante. L’air est vif, ça et là quelques taches blanches dans un revers de terrain ou à l’orée d’un bois montrent que l’hiver vient de se terminer. La végétation s’éveille : dans les talus, les premières fleurs de tussilage pointent et en s’approchant de la maison, un parfum d’une grande finesse, un peu sauvage se dégage : ce sont l’odeur des jeunes pousses d’ortie qui percent entre les pierres et celle de la terre qui se réchauffe.
Après une première inspection des lieux, c’est le moment d’un petit casse-croûte que nous prenons assis sur le balcon en face de la chaîne des Aravis.

La croix du Tavaillon devant la chaîne des Aravis

Un instant de grand calme qui nous permet d’être attentif au moindre bruit : le premier chant du coucou, le cri de l’aigle…. Vers 14h, tout à coup, un grondement, un roulement, un bruit de chutes de pierres : c’est une avalanche à la Lanche de Paccaly, puis une autre à Tardevant et encore une autre à la Palette de la Mamule… Que de choses à observer pour une première journée !

Le jeudi suivant est consacré au labour d’un champ pour la plantation des pommes de terre. Je guide le cheval en le tenant par la bride alors que mon père tient les cornes de cette simple charrue dont l’unique soc trace le sillon. Tout un savoir-faire afin que chaque raie s’emboîte parfaitement avec la précédente. Le labour achevé, la herse passée, il est temps de planter les pommes de terre, travail auquel je suis associé en posant chaque tubercule dans le trou préparé par le fossoir de mon père.

N’oublions pas le jardin entouré de sa clôture de palines en bois.

Le jardinier à l’ouvrage. A l’arrière plan la clôture de palines en bois

A cette altitude de 1400 mètres, il ne faut pas tarder de semer salades, carottes, navets, repiquer plants de choux, choux raves, …car l’été est de courte durée.

De retour à la maison d’hiver, j’aperçois mon grand-père promenant trois petits veaux qui n’ont jamais quitté l’écurie depuis leur naissance. Ils ont 7 mois et il les prépare ainsi à la montée à l’alpage car ils devront suivre le troupeau.

Arrive le jour tant attendu : c’est le 9 mai, une date particulièrement précoce !

Le troupeau est prêt. Chaque vache, soigneusement lavée, brossée, étrillée, a été parée d’une cloche. Le cuir de chaque collier était ciré, les boucles et les ornements reluisaient et mettaient en évidence les initiales cloutées du propriétaire. Les plus belles clarines, voire les plus imposantes, sont attribuées aux plus belles vaches du troupeau et particulièrement à celle qui ouvrira la marche.

Vache portant une clarine

Ce matin-là, la traite est avancée d’une heure, car il faut malgré tout procéder à la fabrication du reblochon avant de partir. Vers 8 heures, le troupeau prend la direction de la montagne. Ma mère a l’honneur de guider les vingt belles Abondances et les 3 petits veaux. Les bêtes, pressées de monter à l’alpage, sont entraînées par les vaches les plus anciennes… Mon grand-père veille à la bonne mise en route du troupeau, puis nous rejoint, ma sœur et moi, pour fermer la marche. « Loulou », notre fidèle chien, conscient de son rôle de berger, fait d’innombrables allers et retours pour s’assurer qu’aucune bête ne s’éloigne. Sur le chemin caillouteux qui mène à la montagne, lorsque nous passons devant les maisons déjà occupées par des alpagistes, nous avons toujours un salut amical et quelques paroles encourageantes.

Après une heure et demie de marche, nous arrivons au Tavaillon !

Le troupeau se précipite et savoure cette bonne herbe fraîche sous la garde de ma sœur et moi.

Mon père nous a précédés avec ma grand-mère. Ils étaient chargés d’acheminer tout le matériel nécessaire à la fabrication du reblochon – moules et « encaillire »– ainsi que nos vêtements. Ils étaient montés en charrette tirée par le cheval. Ils sont là pour nous accueillir. Un feu crépite dans le bon vieux fourneau à 4 trous et réchauffe l’intérieur du chalet. Ma grand-mère a déjà préparé le repas.

La veille, mes parents avaient transporté à la montagne, en voiture à cheval, poules, lapins, cochons, suivis de 2 chèvres et d’une dizaine de moutons.

Maintenant, il nous faut rentrer les vaches à l’écurie. Très vite, les plus anciennes retrouvent la place occupée l’année précédente quant aux autres elles seront placées par mon grand-père.

Oh surprise ! Minette, notre chatte est déjà arrivée à la montagne avec sa portée de petits chats. Par quels mystères savait-elle que nous montions à l’alpage et comment retrouvait-elle seule le chemin pour y arriver ?

Mais il est l’heure de se mettre à table et de savourer le repas bien mérité. Nous avions tous faim après cette matinée de marche et de travail. Repas simple, mais excellent, composé d’une soupe dans laquelle avait mijoté une tranche de jambon ou de poitrine fumés. Quant au fromage, pas de souci le reblochon est là, posé sur l’assiette ! Le dessert était inexistant. Ce jour-là, les adultes savouraient exceptionnellement un petit verre de gentiane à la fin du repas.

L’alpage du Tavaillon en 2016

Pour ma sœur et moi, l’école était finie. Cependant, pour continuer notre scolarité, notre institutrice avait donné à mes parents le contenu d’un certain nombre de cours et de devoirs à faire !
Nous voilà installés à la montagne pour « la belle saison » !

 

André Perrillat-Mercerot

Photographies en couleurs Danielle Perrillat-Mercerot.

Photographie noir et blanc 1959 Photo Video Service, rue blanche à Thônes. Autres clichés disponibles.

Après la lecture de cette article venez découvrir notre exposition 2017-2018 sur les Alpages dans notre galerie du 1 rue blanche à Thônes.

Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand

Introduction des Amis du Val de Thônes

De village de montagne entre les massifs des Bornes et des Aravis, typiquement rural au début du 20ème siècle, le Grand-Bornand s’est ouvert aux tourismes d’été et d’hiver surtout à partir des années 1950.

Ce village comptait 2019 habitants en 1900, mais les communications restaient difficiles du fait de sa situation de village de montagne dont l’altitude s’étend de 952m à plus de 2000m (Mont Lachat 2100m, La Pointe-Percée 2752m) et où les moyens de locomotions étaient essentiellement la traction animale. Eloigné de 10km du gros bourg qu’est Thônes, il n’y avait aucun médecin, ni pharmacien à proximité !

Après une période où le village a vu un exode important de sa population ( 1512 habitants en 1954), grâce au tourisme et à la valorisation du produit qu’est le reblochon, le Grand-Bornand a retrouvé sa population – 2250 habitants en 2016 – et compte un peu plus de 20 000 lits touristiques et une soixantaine de fermes. De nombreux commerces et ateliers artisanaux se sont développés. En parallèle, le Grand-Bornand compte 3 médecins (2 au village, 1 au Chinaillon), plus un autre durant la saison hivernale, une pharmacie – dont l’histoire vous est contée dans le texte qui suit par Frédéric Bonté -, des infirmières, des kinésithérapeutes, des ostéopathes…

Les habitants du village n’ont plus besoin de se déplacer jusqu’à Thônes pour consulter un médecin ou acheter des médicaments !

Il en est de même aujourd’hui pour les villages du Val de Thônes : Saint-Jean-de-Sixt compte une pharmacie et 2 médecins, La Clusaz 2 pharmacies et 5 médecins, Thônes 2 pharmacies et 6 médecins. Un médecin exerce l’hiver sur le site de Merdassier à Manigod.

Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand, par Frédéric Bonté

En 1830 avec la construction d’un four, la commune du Grand-Bornand voit l’établissement de son premier boulanger. Quelques décennies plus tard elle est touchée par les épidémies, variole en 1851 et typhus en 1857, qui font de nombreuses victimes. La vie dans ces contrées est alors rude. Comme dans de nombreux territoires ruraux, il n’y a pas de médecin et on se soigne comme on le peut. L’eau de la source de la « Bénite-Fontaine », sur la montagne de la Duche, est réputée guérir les fièvres. D’après la thèse du Docteur Fournier, cette eau contient des sulfures, des hyposulfites, des sulfates, de la magnésie, du fer… et possède donc des vertus incontestables.

Au début du XXe siècle, lorsque l’on tombe malade ou que l’on se blesse, consulter un médecin et obtenir un traitement n’est toujours pas chose facile au Grand-Bornand. A cette époque, c’est encore le médecin qui prescrit la composition du médicament et le pharmacien qui le réalise dans son officine.
En 1913 la commune est enfin desservie par un service d’autocars ; elle voit les débuts de l’électrification du réseau d’éclairage public et l’installation d’un premier médecin. Il s’agit du Docteur André Joseph Basthard-Bogain, issu de l’une des plus anciennes familles du Petit-Bornand, qui vient de se marier avec Marie Jeanne Hélène Veyrat. Il a fait ses études à Paris, où il a habité successivement dans le 5e arrondissement, rue Saint Jacques, rue des Carmes, rue Lacepède et rue Monge, non loin de la Faculté de médecine. Diplômé en 1911, il soutient sa thèse sur un sujet d’histoire de la médecine : « Essai historique sur la peste en France au XIVe siècle ». Lors de son installation au Grand-Bornand en 1913, il bénéficie de l’aide financière de la mairie et un traitement de 500 frs lui est accordé.
Dans son cabinet du chalet Dumont, au hameau de Villavit, il reçoit les patients dès 6 heures du matin. Bien que réformé en novembre 1910 pour cause de rétrécissement aortique, il rejoint en 1915 et à sa demande le service armé. Il montre alors son courage en soignant de nombreux blessés et en portant les premiers secours sous le feu ennemi. En mai 1917, il est promu Médecin Aide major de première classe de réserve. Après la démobilisation en 1918, alors qu’il est veuf, il part pour Boufarik, ville d’Algérie située à 35 km d’Alger. En 1922, il y est toujours répertorié comme exerçant la médecine. Il se remarie en 1925 et s’installe à Bordj Bou Arreridj en Kabylie des Bibans, où il décède le 2 avril 1929 à l’âge de 45 ans.
La commune du Grand-Bornand doit pour sa part attendre 1957 avant qu’un nouveau médecin, le Docteur Dutartre, s’y installe. Entre-temps, ses habitants sont contraints d’aller consulter à Thônes ou d’attendre que le médecin passe. Les moyens de communication restent limités et le climat est rude l’hiver.
Rappelons qu’en 1896 à Thônes il n’y avait que deux médecins, les docteurs Jourdan et Moyettaz, et que le canton qui comptait 11.000 habitants, n’avait toujours pas de pharmacien. Il faut attendre 1900 pour qu’Alfred Louis Joanny Ferrero, Pharmacien de première classe de l’École Supérieure de Pharmacie de Paris, ouvre une officine place de l’église (ex maison Cuillery). Il y travaille avec un employé, Joseph Maggia, garçon pharmacien. Depuis le Grand-Bornand et des hameaux alentours, on doit faire appel à une connaissance ou au service des courriers pour emporter l’ordonnance le matin, la déposer chez le pharmacien de Thônes, puis la reprendre avec le traitement le soir. Il existe néanmoins sur le territoire de la commune des dépôts de médicaments « de première nécessité » : aspirine, sirops, compresses…. Après l’arrivée d’un médecin en 1957, l’installation d’un pharmacien deux ans plus tard est donc un progrès non négligeable pour les habitants du Grand-Bornand.

La première pharmacie, la pharmacie Lacombe

La première pharmacie du Grand-Bornand est créée en 1959, sous la mandature de César Périllat-Monet. Elle est tenue par monsieur Edmond Lacombe, jeune pharmacien de 30 ans diplômé en juillet 1955 de la Faculté de pharmacie de Montpellier. Son choix se porte sur la région, car il a passé deux ans à Thônes pendant la guerre et y a suivi les cours du Collège Saint-Joseph. Voulant créer une pharmacie, il en saisit l’opportunité au Grand-Bornand. Il s’installe alors provisoirement, pour 2 à 3 ans, dans un local loué à Edgar Périllat, « le chalet le Thoret », situé derrière l’église sur la route de la vallée du Bouchet. Son premier ordonnancier, registre tenu par le pharmacien où il enregistre la délivrance de médicaments, est ouvert le 5 janvier 1959 par la composition d’un sirop.

5 janvier 1959 : ouverture du premier ordonnancier ©coll privée

Le rôle de l’ordonnancier est d’assurer par son formalisme, une mémoire de l’acte telle la formule détaillée de la préparation magistrale ou le nom de la spécialité, la traçabilité de l’acte avec la date, un numéro d’ordre, le nom du patient et l’auteur de la prescription d’un produit. Les principaux médecins prescripteurs relevés sont les docteurs Bleyon, Montouchet, Romanet et Valière. On découvre sur cet ordonnancier des préparations dites magistrales car préparées dans l’officine : liniment de Fioraventi vulnéraire, liqueur d’eau de vie allemande, sirop de nerprun, collyre d’éphédrine et de larocaine, suppositoires d’eucalyptol, camphre et gaiacol, pommade salicylée.
Dès 1959, la généralisation des spécialités, médicaments fabriqués industriellement par des laboratoires pharmaceutiques, marginalise progressivement la production à l’officine et déporte l’exercice du pharmacien vers une activité de distribution contrôlée de produits de santé. Les principales spécialités inscrites à l’ordonnancier sont Phenylbutazone, Rimifon, Largactil, Maxiton, Gériatropine, Digitaline, Chloramphenicol, Optalidon, Cortancyl et parmi les stupéfiants Palfium comprimés, Dolosal ampoules, Spalmalgine ampoules. On peut apprécier le volume du commerce de médicaments par le nombre d’inscriptions à l’ordonnancier. En 1964, on observe déjà moins de préparations magistrales et les principaux médecins prescripteurs sont les Dr Bleyon, Chaboud, Creysson Déséglise, Lagèze, Pichot, Pistre et Valière.

Évolution du nombre d’inscriptions dans le 1er ordonnancier
Date Numéro d’inscription
Ouverture : 05 01 1959 1
Janvier 1960 1684
Janvier 1961 3488
Janvier 1962 5689
Janvier 1963 7920
Janvier 1964 6727
Janvier 1965 11.435
Clôture : 26 07 1965 12.489
Le Grand-Bornand en 1964 – au premier plan la pharmacie Lacombe. Carte postale collection AVT

Puis, avec l’aide d’une subvention de la mairie, Edmond Lacombe construit sa propre pharmacie sur un terrain situé à l’entrée du village. Le bâtiment abritait la pharmacie au rez-de-chaussée et un appartement à l’étage.

La pharmacie Durry

Thèse de Monsieur Durry ©Université de Strasbourg

En 1968, la pharmacie est reprise par Monsieur Robert Durry, diplômé en 1951 de la faculté de pharmacie de Nancy. Monsieur Robert Durry, né en 1924, a soutenu le 21 octobre 1955 à la Faculté de pharmacie de Strasbourg une thèse sur l’histoire de la spécialité, sous la direction scientifique de Maurice Bouvet, pharmacien érudit de l’histoire de la pharmacie. Par ailleurs membre de la Société d’Histoire de la Pharmacie, il y donne des éléments sur des formes pharmaceutiques anciennes, esprits, élixirs, teintures et liqueurs. Cette remarquable thèse fait dès 1956 l’objet d’une présentation détaillée lors d’une séance de la Société d’histoire de la pharmacie à Paris.

Des années avant de reprendre la pharmacie Lacombe, Monsieur Durry, alors âgé de 20 ans et engagé au 8è régiment de cuirassiers, participe à de nombreuses opérations militaires. Démobilisé en novembre 1945, il est cité à l’ordre du régiment, escadron Colomb, par le général Koenig, gouverneur militaire de Paris. En homme à la personnalité affirmée, épris d’aventure et animé d’une volonté de servir son pays qui se remet de la guerre, il part en juillet 1956 avec son épouse Geneviève en tant que Pharmacien Lieutenant affecté aux troupes terrestres de Madagascar. En février 1958 il se porte volontaire pour effectuer une période à la pharmacie d’approvisionnement des troupes de Madagascar. Il créé et tient de 1956 à 1965 une pharmacie située à la limite de la mairie et du quartier indigène à Majunga-Mahabibo (la ville aux fleurs), au nord-ouest de l’ile. Son épouse, sage-femme, y exerce également. Ayant le statut de Territoire d’outre-mer de 1946 à 1958, Madagascar obtient un premier degré d’autonomie le 10 octobre 1958, en tant que République autonome malgache. Le 14 octobre, Philibert Tsiranana devient Président du Conseil avant d’être élu premier Président de la République en mai 1959. L’île accède officiellement à l’indépendance le 26 juin 1960 mais la première République malgache reste très étroitement liée à la France par les accords de coopération.

Rentrés en France en 1965, Monsieur et Madame Durry prospectent pour trouver une nouvelle officine. Ils choisissent de se fixer au Grand-Bornand pour reprendre la pharmacie Lacombe. A cette époque, la surface de l’officine est limitée et monsieur Durry y travaille seul avec une préparatrice. Du fait de l’exiguïté des lieux, une partie du stock de médicaments est entreposée dans le garage. C’est pourquoi, avec le développement du village, la décision est prise de s’agrandir dès que possible. La pharmacie est installée à son emplacement actuel vers 1970-1971, dans le bâtiment qui vient d’être construit (1969-1970 Gérard Vuillet architecte). L’ancien local est repris par la mairie et devient le presbytère.

La pharmacie aujourd’hui ©collection privée

Robert Durry est nommé Chevalier de l’ordre national du mérite en août 1972 et promu Officier en 1980. Ayant servi quarante ans dans la réserve du service de santé, il accède à la qualité de Pharmacien chimiste honoraire (grade de colonel) et se voit décerner la médaille d’or des services volontaires en avril 1992. C’est au retour d’une conférence donnée à ses collègues officiers de réserve du service de santé, en juillet 1987, qu’il est victime d’un grave accident de voiture le laissant handicapé. Il ne peut alors plus assurer la totalité de ses responsabilités à l’officine et se trouve dans l’obligation de la céder. Nommé Chevalier de la Légion d’honneur par décret du 24 avril 1995 sur proposition du ministre de la défense, il s’éteint en février 2000 à l’hôpital d’Annecy.

La pharmacie aujourd’hui

Garde ordonnances ©collection privée

En 1988, Monsieur Henri Pochat-Baron et Madame Annie Cordia, tous deux diplômés de la faculté de pharmacie de Grenoble, reprennent l’officine. En 1994, un nouvel aménagement de l’officine est effectué afin de répondre aux évolutions du métier. Alternativement, Monsieur Henri Pochat et Madame Annie Cordia, s’investissent dans le conseil municipal lors de mandats du maire André Périllat-Amédé.

Aujourd’hui la pharmacie fait partie du groupement Giphar* et, pour le bien de tous, accompagne le développement de la cité avec des pics d’activité lors des saisons d’hiver (ski) et d’été (randonnées).

Une autre pharmacie, de création plus récente, existe sur la commune du Grand-Bornand, dans la résidence le Mont-Blanc au Chinaillon. Cette officine est principalement ouverte lors des saisons touristiques et fermée le reste de l’année.

Frédéric Bonté

Docteur es sciences pharmaceutiques et membre de la Société d’Histoire de la Pharmacie, qui en famille a séjourné au Grand-Bornand, apprécie les pistes de ski de fond et la convivialité de l’Auberge Nordique !
Cet article est né d’une rencontre en été à l’Auberge Nordique avec notre ancienne présidente, Monique Fillion, disparue récemment.

Sources
  • Cochat, Histoire du Grand Bornand, Annecy, 1945
  • Fournier, Etude sur les eaux minérales ou réputées telles du département de la Haute-Savoie, Lyon, imp L. Bascou, 182p, 1926
  • Séance du conseil municipal du 23 février 1913. Mandature d’Eugène Perrissin-Fabert (maire de 1905 à 1924)
  • Entretiens du 18 février 2016 avec Monsieur Roger Périllat, Madame Geneviève Durry et Monsieur Henri Pochat-Baron que je remercie. Sans leur aide cet historique n’aurait pas été possible.
  • Grande Chancellerie de la Légion d’Honneur, Paris.
  • Durry, Contribution à l’histoire de la spécialité pharmaceutique. A propos de quelques esprits, élixirs, teintures et liqueurs. Thèse n°711 soutenue le 21 octobre 1955 à la faculté de Pharmacie de Strasbourg.

*Créé en 1968, le Giphar (Groupement Indépendant de Pharmaciens indépendants) est un groupement de pharmaciens d’officine français. Il est actuellement composé d’un réseau de plus de 1300 pharmacies.

Pour en savoir plus : Médecines de montagne en pays de Thônes, ouvrage n°20 de la collection des Amis du Val de Thônes

Décembre dans notre Val de Thônes …autrefois !

le-danay-hiver-2014-2015
Le Danay – Hiver 2014-2015

De nos jours, ce mois de décembre est souvent consacré en grande partie aux préparatifs des fêtes de Noël et du jour de l’an.

Avant le début du XXe siècle, la vie dans notre Val de Thônes, encore très rural, était rythmée par bien d’autres occupations. On a tort de croire que les villages entraient dans une certaine léthargie et que la neige, si elle était déjà tombée, gardait chacun dans « sa tanière » ! Continuer la lecture de « Décembre dans notre Val de Thônes …autrefois ! »

En 1417, Thônes devient savoyarde

Françaises en 1860 seulement, Thônes et ses vallées possèdent une autre particularité : elles furent parmi les derniers territoires à devenir savoyards au XVe siècle.

Il y a 600 ans, le 21 mars 1416, mourait à Rumilly, Blanche de Genève. Cette disparition allait accélérer la prise de possession de la vallée de Thônes par le duc de Savoie Amédée VIII. Cette possession devient effective l’année suivante, en 1417. La cérémonie du 28 décembre 1417 marque en effet l’incorporation définitive de la ville et du mandement de Thônes au duché de Savoie.

Pourquoi la mort de Blanche annonce-t-elle la cession de Thônes au duc de Savoie ?

Le règne d’Amédée III (1320-1367)

Avant 1417 Thônes n’était ni française ni savoyarde, mais genevoise.

Amédée III de Genève
Amédée III de Genève

Plus précisément, Thônes appartenait au comté de Genève. Le père de Blanche, Amédée III en a été le comte durant 47 ans, de 1320 à 1367. Une longue gouvernance durant laquelle son pouvoir s’est structuré, s’appuyant sur les différentes châtellenies. Pour Thônes et sa vallée, on retient deux dates :

  • 1338 lorsqu’il entreprend la délimitation des châtellenies de Thônes, du Val des Clefs avec celle d’Ugine, propriété du duc de Savoie
  • 1350 surtout, lorsqu’il accorde les franchises à la ville de Thônes.

A la même époque, son pouvoir est fragilisé par deux évènements majeurs  : la réunion du Dauphiné à la France, et encore plus celle du Faucigny à la Savoie en 1355. Dès lors son comté devient une enclave dans celui de Savoie, et c’est encore plus vrai pour la vallée de Thônes.  La frontière avec le Faucigny passe en effet par le Borne, dont le nom même signifie frontière.  Symbole de ce partage, 200 ans plus tôt soit en 1151 Aymon, sire du Faucigny, donne les terres permettant la fondation du Reposoir par une communauté de chartreux. Trois ans plus tard, en 1154, le comte de Genève fait don de terres permettant la création de l’abbaye d’Entremont. La chaîne des Aravis fait également office de frontière, le Val d’Arly étant placé en Faucigny. Au sud, Ugine et Faverges sont des terres savoyardes.

Un pape marque la fin de la dynastie des comtes de Genève

A sa mort, Amédée III possède une descendance nombreuse : 5 fils et 6 filles, dont Blanche est la deuxième. Il s’agit à la fois d’une force et d’une faiblesse. Force puisque la dynastie semble assurée, faiblesse puisque les filles doivent être fortement dotées pour assurer des mariages et des alliances avantageux. Faiblesse également puisque la multiplicité des descendants peut conduire à de nombreux testaments, à l’émiettement du territoire et à la contestation des différentes successions.
Amédée III meurt à Annecy le 19 janvier 1367. Son testament date de 1360 mais la veille de sa mort, présageant peut-être de la disparition rapide de ses cinq fils, il y ajoute un codicille : en cas de décès de ses héritiers sans enfant mâle, il désigne comme successeur sa fille ainée Marie ou ses enfants, puis sa fille Blanche et successivement ses autres filles. En l’espace de 25 années la dynastie des Genève, vieille de plus de trois siècles, va s’éteindre, avec la disparition des 5 fils d’Amédée III. Le premier Aymon III n’a même pas le temps de prendre possession de son comté. Lorsque son père meurt, il participe à la croisade entreprise par Amédée VI de Savoie, le fameux comte vert. Il meurt de maladie à Venise sur le chemin du retour 7 mois plus tard, en septembre 1367. Il n’était pas marié.

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Robert III, comte de Genève et  pape en Avignon sous le nom de Clément VII

Le deuxième, Amédée IV, a un règne de 27 mois puisqu’il décède le 4 décembre 1369 à Paris, où il se trouve pour négocier de nouveaux accords avec le roi de France. Puisqu’il n’avait pas eu d’enfant, le titre de comte revient à son frère Jean, qui meurt à son tour 10 mois plus tard, sans doute en octobre 1370. Élément important pour la vallée : par son testament daté du 21 septembre 1370 Jean lègue à sa mère Mahaut de Boulogne, toujours vivante au décès de son fils, la châtellenie de Thônes. Pierre, le quatrième fils, règne plus longtemps mais il décède à son tour sans fils légitime en mars 1392.

Le cinquième et dernier fils Robert, est depuis 1378… pape en Avignon sous le nom de Clément VII. Conformément aux testaments de ses frères, il reçoit à son tour le titre de comte. En 30 mois de règne il ne vient jamais dans son comté et en confie l’administration à sa mère, Mahaut de Boulogne.
Lorsque le pape et comte de Genève meurt subitement le 16 septembre 1394, sa succession n’est pas assurée. L’extinction de la ligne masculine fait surgir des prétentions de tous côtés et d’interminables procès commencent alors.

Les forces en présence : la famille Thoire-Villars face à Blanche et Catherine

Dès lors que les cinq fils ont disparu, les seuls représentants de la maison de Genève restants sont Mahaut de Boulogne, veuve d’Amédée III, et ses filles.

sceau de Mathilde
Sceau de Mahaut ou Mathilde de Boulogne, comtesse de Genève (ADHS)

L’aînée Marie est mariée avec Humbert VII sire de Thoire-Villars, dont les possessions se trouvent en majorité dans le Bugey, les Dombes et la Bresse. Elle décède en 1394. Dès 1392, son fils Humbert a été désigné comme héritier universel par son oncle Pierre, frère de Marie.
La deuxième, Blanche, est veuve depuis 1388 d’Hugues de Chalons, sire d’Arlay dans le Jura. Elle vit depuis lors à Rumilly où elle possède un château.
Jeanne, la troisième fille, est l’épouse de Raymond V des Baux, prince d’Orange. La quatrième, Yolande, est unie avec Almeric vicomte de Narbonne. Enfin Catherine, la plus jeune, a épousé en 1380 au château de Duingt Amédée de Savoie, prince d’Achaïe. En 1394, elle est encore en âge d’avoir des enfants. Sa fille Mathilde nait en 1403. Une sixième fille est décédée, semble-t-il avant 1394.

Dès 1394, deux camps s’opposent, que l’on pourrait réduire à la famille Villars (Marie l’aînée, qui défend les droits de son fils Humbert) face à Mahaut de Boulogne et ses filles Blanche et Catherine. Un premier compromis intervient le 2 décembre 1395 : Blanche et Catherine de Genève renoncent à tous droits et prétentions sur le comté de Genève contre une indemnisation financière. Mahaut de Boulogne reçoit les villes et mandements de Gruffy et de Thônes. Humbert de Thoire-Villars est donc provisoirement reconnu comme le nouveau comte de Genève. L’année suivante en 1396, Mahaut de Boulogne meurt. Dans son testament rédigé à Rumilly le 28 août 1396, elle désigne comme héritières universelles ses filles Blanche (qui prend possession de la châtellenie de Thônes et de son mandement) et Catherine, princesse d’Achaïe.
Autre preuve de la scission familiale : Mahaut ne reconnait pas son petit-fils Humbert Thoire-Villars en tant que comte de Genève, ne lui attribuant pas ce titre dans son testament.

La querelle successorale rebondit lorsque Humbert meurt à son tour en 1400. N’ayant pas eu d’enfant, il a institué comme héritier pour le comté de Genève son oncle, Odon de Villars. Ce dernier n’a aucun lien avec les anciens comtes de Genève et ne tient ses droits que du testament de son neveu. Face à lui, Blanche et Catherine se liguent à nouveau pour revendiquer l’héritage de leur frère Pierre. Le 22 juillet 1400, Blanche, qui n’a pas d’enfant, donne à sa sœur tous ses biens, espérant sans doute les transmettre à ses neveux à naître. Elle en conserve cependant l’usufruit jusqu’à son décès. En 1401, poussé par le roi de France, Odon de Villars cède à Amédée VIII de Savoie le comté de Genève contre 45.000 francs or. Mais cette transaction ne concerne pas la châtellenie de Thônes, qui appartient depuis 1396 à Blanche et à sa sœur Catherine.

1401-1406 : Blanche résiste à Amédée VIII

Blanche tente durant cinq années de contester l’acquisition du comté de Genève par Amédée VIII, mais ses tentatives échouent. Elle ne parvient pas à rallier à sa cause les anciens vassaux du comte de Genève, alors même qu’en 1401 beaucoup d’entre eux ont refusé de prêter hommage à leur nouveau suzerain Amédée VIII, comte de Savoie. Après de longues négociations, le 24 février 1405, 42 vassaux prêtent fidélité au comte de Savoie. Parmi eux figurent Hubert et Antoine des Clefs, Pierre et Henri de Menthon ainsi que Perronnette, fille de Pierre Dompère et épouse de Jacques de Menthon de Dingy. Il est d’ailleurs intéressant de rapprocher cette information de la date de la construction du premier pont de Dingy, en 1404. Cet édifice et son financement sont peut-être intervenus dans la négociation entre le suzerain et son vassal.
Blanche de Genève fait une autre tentative par l’intermédiaire de l’évêque de Genève : en 1403 elle se proclame comtesse de Genève et propose à l’évêque de lui prêter hommage. Mais Amédée VIII parvient à écarter cette initiative et c’est lui qui prête hommage au puissant évêque genevois, le 1er octobre 1405.

Blanche affirme ses droits sur Thônes et devient la dame Blanche

Si Blanche ne réussit pas à contester la cession du comté de Genève à Amédée VIII de Savoie, elle fait reconnaître ses droits sur la châtellenie de Thônes.
Le 3 janvier 1406 à Rumilly, Blanche et sa sœur Catherine confirment les franchises de Thônes, accordées 56 ans plus tôt par leur père Amédée III. Cette charte est bien connue à Thônes puisqu’elle a longtemps été exposée au musée. Dans ce document, Blanche et Catherine sont nommées et s’affirment comtesses de Genève. Elles s’inscrivent donc dans la lignée de leur père et se font reconnaître comme seigneurs, « dames » de Thônes. On peut penser que ce titre était vacant au cours des années précédentes et durant les longues querelles successorales. En effet aucun compte de châtellenie ne nous est parvenu pour la période comprise entre 1396 et 1406, et les droits n’auraient pas été perçus. Sur le premier compte de châtellenie de 1406-1407, le châtelain consacre les premiers parchemins à l’inventaire exhaustif des droits de Blanche sur le mandement de Thônes. Il s’agit de revenus en nature (froment, fèves, avoine, poules, fromages, poivre, gingembre et cire) mais également de revenus en argent (mutations foncières, fermes, bans de justice). Autre élément prouvant la restauration du pouvoir seigneurial : l’année 1406 est consacrée à la restauration de la halle sous laquelle se faisait le marché et où le seigneur prélevait un certain nombre de droits.

Compte de chatellenie
Incipit du compte de châtellenie de Thônes dans lequel Blanche est dite « comtesse de Genève, dame dudit lieu de Thônes », 1413 (ADHS)
La mort de Blanche de Genève

Catherine, princesse d’Achaïe, décède en 1408. C’est une nouvelle déconvenue pour Blanche, qui reconnait alors comme héritière universelle sa nièce Mathilde née en 1402. Dans son Histoire de Thônes, le chanoine Pochat-Baron précise que la jeune orpheline est recueillie par sa tante Blanche et qu’elle vit en sa compagnie dans ses châteaux, principalement celui de Rumilly.

Lorsque Blanche meurt à son tour en 1416, Mathilde est une jeune fille de 14 ans dont le tuteur est son oncle, le prince Louis d’Achaïe. Le tout nouveau duc de Savoie, Amédée VIII, intervient alors. Il propose au prince d’Achaïe d’acheter pour 70.000 florins d’or toutes les propriétés et droits de Mathilde dans le Genevois. Le marché est conclu et l’on trouve un mari avantageux et lointain à la jeune comtesse, en l’occurrence Louis III duc de Bavière. Les 70.000 florins constituent sa dot et Amédée VIII prend possession, entre autres, de la châtellenie de Thônes.
Cette somme importante a été collectée grâce à un impôt exceptionnel : le subside de 1417. Toutes les provinces de Savoie participent à ce prélèvement, y compris le tout nouveau mandement de Thônes. L’acte de vente est passé le 11 janvier 1417 : Thônes et le Val des Clefs deviennent possession de la famille de Savoie.

Le souvenir de Blanche de Genève

A Thônes, le souvenir de Blanche de Genève est encore vivace. Une rue porte son nom et une maison, appelée jadis « maison haute », est reconnue comme ayant été l’une de ses demeures. On parle même de « dames blanches » sans savoir si ce pluriel englobe la mère Mahaut de Boulogne, Blanche, sa sœur Catherine ou sa nièce Mathilde. Ce souvenir est également parfois associé à la couleur blanche, couleur du deuil pour ces trois veuves. Pourquoi ce souvenir est-il si vivace pour une période qui, à l’échelle de Thônes, a été de courte durée : 20 ans ?

Porte de la "maison haute", résidence des "Dames blanches", au n°1 de la rue des Clefs, à Thônes
Porte de la « maison haute », résidence des « Dames blanches », au n°1 de la rue des Clefs, à Thônes

Généralement en histoire la nostalgie d’une période naît par comparaison avec la suivante. Au XXe siècle la « Belle Époque » (1895-1910) a été nommée ainsi après la Première Guerre Mondiale. Plus près de nous c’est en 1985, en pleine crise économique, que l’on a désigné la période précédente (1945-1945) comme les « 30 glorieuses ».
Au XVe siècle, pour les habitants de Thônes le rattachement à la maison de Savoie a été difficile et douloureux. La raison principale en est certainement les nombreux impôts demandés par les nouveaux souverains. Comme on l’a vu, le subside a été levé dès la première année, en 1417. Six ans plus tard un nouveau subside est payé, cette fois pour financer la politique d’Amédée VIII visant à conquérir le Valentinois. Nouvelle levée, deux fois plus élevée (2 florins contre 1 seul en 1417 et 1423), pour acquérir ce même Valentinois et le Diois (qui seront abandonnés au roi de France 20 ans plus tard, en 1445). Par la suite, on appelle toujours subside les impôts de plus en plus réguliers levés par le souverain : en 1428 pour financer la dot de sa première fille Marie, en 1432 et 1433 pour le mariage de sa deuxième fille Marguerite, en 1435 pour la levée et l’équipement d’une nouvelle milice.
Sur le plan de la justice et des coutumes, le duc de Savoie impose une réglementation. Le premier Code des lois pour la Savoie est promulgué à Chambéry en 1430. Les coutumes locales qui préexistaient sont appelées à disparaître et les pouvoirs des châtelains sont mieux définis. La naissance de l’État savoyard est en marche, on considère même qu’il connaît son apogée au XVe siècle.
Sur le plan sanitaire 1418 est une épreuve. Le chanoine Pochat-Baron rappelle que la peste refait son apparition en Savoie en août 1418. Pour la seule châtellenie de Thônes, il mentionne que la mortalité a touché quarante feux, provoquant le décès d’environ 240 personnes. Cette épidémie a entraîné une moins-value dans les recettes ordinaires et extraordinaires du châtelain de Thônes à partir de 1419.

Enfin, Blanche de Genève, la « dame Blanche », illustre parfaitement l’une des constantes historiques des Vallées de Thônes : la résistance à un pouvoir centralisateur perçu comme extérieur et menaçant. On retrouve ce phénomène lors de la Révolution française : l’année terrible de 1793 marque la résistance d’une partie de la population à l’arrivée des troupes et des lois françaises, anticléricales notamment. Ce sentiment perdure au moment de la promulgation des lois laïques en 1881, tout comme lors de la séparation des Églises et de l’État en 1905. Sans omettre la Résistance, avec une majuscule, dont l’esprit est toujours vivace 70 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Blanche et son souvenir en sont l’une des premières manifestations !

 

Jean-Philippe Chesney

Pour en savoir encore plus sur ce sujet, n’hésitez pas à venir visitez notre exposition « La vallée de Thônes au Moyen Age… Ni française, ni savoyarde ! » dans la galerie des AVT, ouverte aux horaires du bâtiment Musée Bibliothèque Multimédia de Thônes.

Sources

  • Duparc (Pierre), Le Comté de Genève IXe-XVe siècle, Genève, éd. Jullien, 1955, 604 p.
  • Pochat-Baron, Histoire de Thônes depuis les origines les plus lointaines jusqu’à nos jours, Annecy, 1925, Paris, réed. 1992, volume 1, 435 p.
  • Archives départementales de la Haute-Savoie, SA 18172, compte de châtellenie de Thônes de 1406-1407

Vous dites reblochon ?

Un vocable si caractéristique des vallées de Thônes et des Aravis qu’il semble remonter à la nuit des temps…

Pas tout à fait vraisemblablement, mais du moins au Moyen-âge, lorsque les moines et autres seigneurs concédaient albergements [1] et autres admodiations [2] de leurs alpages aux éleveurs qui payaient annuellement une cense – un loyer appelé l’auciège – calculée au prorata du produit de la traite des vaches qu’ils menaient en alpage.

panneau reblochon 01
Papiers d’emballage de reblochons.
Réalisation Amis du Val de Thônes pour la fête des fromages de Savoie, 8 & 9 juillet 2006

Très tôt, sans doute, de rusés paysans eurent-ils l’idée de ne traire les vaches que partiellement, le jour de mesure de la quantité de lait produite, trayant une seconde fois après le départ du contrôleur, un lait qu’on disait plus crémeux avec lequel on fabriquait un petit fromage qu’on n’était pas censé vendre, d’abord destiné à la consommation familiale puis à des cercles restreints de gastronomes locaux et discrets.
Une habitude rapidement adoptée par tous les producteurs !
Un fromage fait en fraude, en maraude autrement dit, ce qui justifie son nom par l’étymologie du patois rablasser. Aller « à la rablasse aux pommes », c’est-à-dire aller marauder les pommes, se disait encore au XXe siècle pour les garnements qui revenaient les poches gonflées de reinettes ou de croezons de Boussy… [3]

Il était malgré tout connu, sans être désigné par son nom patoisant : reblechon, reblesson, rebrochon, reblochon… En 1572, Jacques Peletier du Mans, un des poètes de la Pléiade, faisait éditer à Annecy une œuvre dédiée à la princesse Marguerite de France, duchesse de Savoye, dans laquelle il décrit les fromages produits en Savoie : comme partout, des fromages de type gruyère, et le sérat – sérac qui est la nourriture du pauvre :

Et sont par tout de semblable facture : fors que souvent le fourmage mollet
Ils font plus gras, sans ebeurrer le lait.

… sans toutefois, le nommer reblochon.

De même au XVIIe siècle, les Chartreux du Reposoir demandent pour la bénédiction des alpages « de petits fromages de dévotion ». Preuve qu’ils n’étaient pas dupes de la pratique frauduleuse de ce qui allait devenir le fleuron et l’emblème de notre région.

Panneau reblochon
Papiers d’emballage de reblochons.
Réalisation Amis du Val de Thônes pour la fête des fromages de Savoie, 8 & 9 juillet 2006

Avec des nuances, toutefois ! Car si les Chartreux du Reposoir semblent avoir été plus « coulants », oserais-je dire, il n’en allait pas de même avec d’autres ! Le regretté père René Sylvestre rapportait que dans les années 1920, on disait encore aux Villards-sur-Thônes : « que Dieu nous préserve des moines d’Entremont ». Des anciens du Grand-Bornand rappellent pour leur part dans le catalogue des calamités à éviter : « Que le Bon Dieu nous garde de l’orage, de la grêle et des moines d’Entremont »… Même s’il s’agissait en fait pour ces derniers, des chanoines de Saint-Augustin puis de Saint-Ruph, dans une abbaye dépendante de Sainte-Marie d’Aulps, qui fête huit siècles d’existence en cette année 2016.

Il faudra attendre le tabellion – l’enregistrement des actes notariés – pour trouver mention officielle du reblochon. Dans celui de Thônes, page 256, on lit en date du 15 février 1699 que Me Jean-Louys Favre, notaire du Villaret (Saint-Jean-de-Sixt), demande pour chaque année de cense :

trois cent et trente-trois florins Savoye, demy quintal fromage de gruire, demy quintal serat, un quarteron beurre et un quarteron de reblechons.

Première mention écrite connue du nom "reblochon", Tabellion 1699-1702, bureau de Thônes (source AD 74)
Première mention écrite connue du nom « reblochon », 15 février 1699 (source AD 74)

Le nom est donc officiellement rentré dans les usages. Sans doute l’est-il déjà depuis quelque temps, mais avant 1697 il n’existe pas d’enregistrement de tous les actes notariés. Il faudrait donc avoir la chance de retrouver un acte de ce genre dans les vénérables papiers de famille qu’on aura eu soin, parfois, de conserver jusqu’à nous…

Monique Fillion

Notes
[1] albergement : hébergement
[2] admodiation : bail
[3] L’étymologie parfois avancée qui lie le mot « reblochon » au verbe patois blochi = pincer et par dérivation traire, d’où découlerait reblochi = traire une 2e fois, n’a pas été retenue dans cet article car, si l’on en croit le « Dictionnaire Savoyard de Constantin & Désormaux, 1902 », blochi se dit à Annecy mais pas dans le Val de Thônes, affirmation renforcée par le fait que Constantin était originaire de Thônes.

Sources

  • Tabellion de Thônes, AD Haute-Savoie (accès en ligne aux AD-74)
  • La Savoye, Jacques Peletier du Mans, J. Bertrand – Anecy (1572) (accès sur Gallica)
  • François Cochat, conférence à l’Académie florimontane, 2 mars 1938
  • Les riches heures de l’abbaye d’Entremont, Association pour la sauvegarde du Patrimoine d’Entremont (1994).

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Pour en savoir davantage sur le reblochon aujourd’hui

Le goulet du Fier

Ce lieu est bien tombé dans l’oubli. Qui l’a déjà repéré, 400 mètres en amont du pont de Chamossière, entre Thônes et Les Clefs ? Qui connaît l’appellation « rochers de la fontanette » qu’on trouve sur certaines cartes pour le désigner ? Voici 4 raisons pour le découvrir ou le redécouvrir…

Une curiosité naturelle

A cet endroit, le Fier est resserré entre deux chenaux bordés de rochers, formant un ensemble assez pittoresque. Le débit est toujours assez fort et ce type de lieu « naturel » a un grand succès au début du XXe siècle ; d’ailleurs, c’est le paysage et l’air pur qui sont alors les arguments de poids pour attirer les touristes. L’éditeur Molland, de Thônes, a réalisé au moins 6 cartes postales avec mention du « goulet ». Les fascicules ou « guides de séjour » du syndicat d’initiative qui commencent à voir le jour ne manquent jamais de signaler cette curiosité comme lieu de promenade. Situé à moins de 3 km du bourg, le site a d’ailleurs l’avantage d’être accessible à pied.

Un creusement …séculaire !

Aujourd’hui, la visite présente un autre intérêt. Le Fier apparaît bien plus creusé qu’auparavant avec un lit abaissé de près de deux mètres au niveau des rochers. Cela rend le site encore plus impressionnant, bien que davantage caché par les bois et la végétation. C’est un peu le résultat du petit barrage amont qui a retenu les pierres charriées par l’impétueux torrent. C’est aussi et surtout le résultat de l’extraction de pierres et graviers en aval. On a là un indice du formidable essor des constructions et des routes au cours du XXe siècle.

Des aménagements hydrauliques

C’est en 1894 qu’Eugène Crédoz fait aux autorités préfectorales une demande de barrage avec amenée d’eau. Il peut mettre en place une scierie, à une époque où cette activité était en plein essor. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la scierie est dirigée par Michel André, avant que l’activité de sciage ne soit abandonnée pour se concentrer sur le seul négoce. Bref, le site constitue une bonne illustration de l’essor et des mutations des industries du bois dans la Vallée !

Un lieu de passage …multiséculaire

Le troisième intérêt fait remonter dans le temps. Le lit du Fier étant stabilisé à cet endroit, et avec une largeur faible, le goulet a représenté un passage ancien. N’imaginons pas un vrai pont, les crues débordant assez vite ce goulet, mais une passerelle appelée dans les textes anciens «la planche ». D’ailleurs, c’était répandu et d’autres « planches » étaient dressées par exemple pour rejoindre Chamossière depuis Thônes ou Les Clefs. Les ponts de bois de la Vallée étaient d’ailleurs régulièrement détruits par les inondations jusqu’au début du XXe siècle (la crue de 1910 emporte le pont de Chamossière). Les « planches » étaient alors très utilisées en attendant la reconstruction des ponts. Dans son Histoire de Thônes, le chanoine Pochat-Baron note par exemple que, lors des inondations de 1570, les habitants regrettent que le seul passage pour rejoindre Tronchine emprunte cette « planche ».

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Le goulet du Fier aujourd’hui. L’évolution du site sur près d’un siècle, est particulièrement intéressante à observer

Aujourd’hui, alors que les randonnées et tous les déplacements « doux » se développent, alors que la ville de Thônes valorise son accueil à destination des familles, alors que les sites « nature et patrimoine » sont en plein essor, ne serait-il pas judicieux de faire sortir ce lieu de l’oubli ?

Stéphane Chalabi et Joël d’Odorico

Jo lecardon

Un mystérieux correspondant a contacté les Amis du Val de Thônes en cette fin d’année, voici son message :

Je suis arrivé à Thônes dans le début du mois de Mai.
J’étais serré dans une boite en carton de couleur vive avec mes congénères.
L’un d’eux m’a expliqué pendant mon voyage que les aïeux de ma famille « les Astéracées » connaissaient bien ce pays car ils y avaient été introduits par des huguenots fuyant la révocation de l’édit de Nantes.

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Des cardons au pied du Parmelan (Photographie Monique Fillion)

Ensuite on m’a recouvert de terre. Je ne voyais plus rien et seul un peu d’eau me rafraîchissait.
J’étais très anxieux lorsqu’un matin j’ai vu la lumière.
J’ai regardé autour de moi et oui, j’étais dans un potager !
Mes feuilles, profitant d’un beau printemps ont poussé assez vite ce qui m’a permis de voir et surtout d’entendre mes cousins germains les artichauts qui discutaient du fond de leur cœur !
L’été a passé rapidement et j’étais heureux car je n’étais plus un légume oublié dans ce beau pays.
L’automne par ses jours plus courts a annoncé son arrivée et un beau matin on m’a enveloppé dans un sac ! J’avais tellement peur que quelques jours après mes feuilles sont devenues toutes blanches.
Ensuite on m’a déraciné et actuellement je suis dans une cuisine. Il y a une grande marmite d’eau qui chauffe et j’ai bien peur que cela soit pour moi.
Mon jardinier m’a dit qu’il avait récupéré des graines. Ainsi l’an prochain mon clone prendra ma place.
Je pense que ma dernière minute arrive aussi pensez à moi lorsque vous allez inviter le gratin à votre table !
Je suis tellement étourdi que j’ai oublié de vous dire mon nom !
Mais c’est sûr vous avez forcément trouvé ?

Jo lecardon

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Un plat de cardons, recette traditionnelle des fêtes de fin d’année en Val de Thônes (Photographie Danielle Perrillat-Mercerot)

Très bonne année 2016 aux Amis du Val de Thônes et à leurs lecteurs,

Pour les Amis du Val de Thônes, l’équipe de rédaction
Pour Jo lecardon, Patrick Rocher

La rue Blanche à Thônes

La rue Blanche porte ce nom en rappel des Dames Blanches, les veuves des comtes de Genève qui, au début du XVe siècle, possédaient la maison seigneuriale située au bout de la rue. Le seul vestige visible aujourd’hui est une porte avec linteau en accolade et imposte, possibles rescapés du grand incendie de 1453 qui détruisit tout le centre de Thônes.

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Vues comparées du tracé de la rue Blanche en 1730, 1860 et 2014

Déjà, au début du XIXe siècle, le cimetière avait été transféré à son emplacement d’aujourd’hui. La rue Blanche doit son apparence actuelle à l’incendie du 24 octobre 1848 (16 maisons brûlées) : un nouvel alignement, en retrait, est alors décidé. Avant 1914, on y trouve la gendarmerie. Les premiers arbres sont plantés vers 1905 – 1910.

Dans la vue prise vers 1860, à l’angle du Carroz on voit l’école des filles qui vient d’être construite (1851-1853). On y installe d’abord, dès 1865, une salle d’asile (en fait une garderie pour les petits enfants de la ville). La parcelle contiguë, vide de tout édifice, est achetée en 1867-1868 pour construire un nouveau bâtiment (devis en 1870). Avec l’aide financière de Joseph Avet, un nouvel immeuble est réalisé dans la foulée : c’est l’actuel musée, qui porte encore son ancienne désignation « Asile Avet », dont la plaque a été détériorée par les bombardements de 1944. Jusque dans les années 1960, le rez-de-chaussée accueillait les enfants de la maternelle. Certains se souviennent de « la prison », un espace entre des doubles portes où les enfants les plus turbulents exécutaient leur punition !

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La rue Blanche un jour de marché

Jusqu’en 1960, le bâtiment de l’ancienne école des filles, accueillait côté rue Blanche, le syndicat d’initiative et la bibliothèque. Les anciens Thônains se souviennent de la balade vespérale qui menait à l’observation du baromètre enregistreur à aiguille, pour connaître la météo du lendemain… Le syndicat d’initiative a longtemps été tenu par Melle Héloïse Mermillod. Jusqu’en 1955, elle donnait ses textes manuscrits à Mme Simone Burnier qui les dactylographiait. En 1968 le recteur Angelloz, maire, crée la bibliothèque municipale dans un petit local de l’ancien presbytère. Elle est tenue jusqu’en 1974 par Mme Péri, puis par les sœurs Monique et Maryse Domenge jusqu’en 1991. En 1988, Madeleine Pessey remplace Monique puis succède à Maryse Domenge. Dès 1975, Les Amis du Val de Thônes occupent l’entrée et un couloir d’accès au 1 rue Blanche. En 1994 ils font exécuter, à leurs frais, les travaux qui permettront l’aménagement de l’arrière-cour, du sous-sol, et surtout de la grande salle qui verra la création du Village du Val de Thônes en maquettes, unique création de ce type en Savoie.

Clin d’œil amusant : les photographies de 1860 et 2014 montrent en bas de la rue Blanche le même bâtiment, à peine construit ou en cours de rénovation. Dans la vue ancienne, c’est la « nouvelle » école des filles. Dans la vue récente, on devine sous les grues le nouvel aménagement du « pôle culturel » qui abritera la bibliothèque, Les Amis du Val de Thônes… Et depuis octobre 2015, nous savons que s’y trouvera aussi l’office de tourisme.

Avec la construction de l’office de tourisme en 1960, place Avet (maire : Antoine Bleyon), la réouverture du musée le 20 juin 1982, après sa restructuration initiée par le maire Jacques Golliet, puis le passage de la bibliothèque au rez-de-chaussée du musée, une première page s’était tournée. Mais aujourd’hui, s’opère un véritable Retour vers le futur, version Thônes !

Monique Fillion, Stéphane Chalabi, Joël D’Odorico

n.b. : cet article a également été publié dans le bulletin municipal de Thônes paru fin 2015.

Dans la cour de récréation…

« Touché ! T’es fait prisonnier ! »

« Le fermier est dans son pré, dans son pré… ! »

Qui n’a pas entendu ces paroles résonner dans la cour de récréation de son école ! Eh oui, la récréation, moment très attendu par les enfants qui assis devant leur pupitre se levaient aussitôt que le maître avait annoncé « Allez, c’est l’heure de la récréation » après avoir entendu la cloche ou la sonnerie ! Avant de sortir, certains prenaient dans leur sac ou leur poche leur « goûter ». C’était souvent un morceau de pain et une barre de chocolat, une part de gâteau fait maison ou quelques biscuits, enveloppés dans un morceau de papier, grignotés par petits bouts ! Puis ce furent les « goûters prêts à être consommés », achetés déjà enveloppés.

Et de nos jours… plus de « goûters », ils sont interdits dans la cour de récréation !

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Ce moment privilégié qu’est la récréation n’a pas toujours existé. C’est en 1866 qu’un ministre de l’instruction publique aux idées avancées, Victor Duruy, institue la récréation : pause de dix minutes octroyée aux élèves pendant les cours de la matinée. De nos jours, les élèves des écoles primaires ont deux récréations de vingt minutes chacune, une le matin, l’autre l’après-midi.

L’atmosphère des cours de récréation était bien différente entre les écoles des villes et de la campagne. L’espace « cour » peut être un espace resserré entre les murs des alignements des classes ou au contraire ouvert sur le paysage alentour. Autrefois, il était souvent en terre battue ou recouvert de gravillons. A l’heure actuelle, la cour possède un revêtement goudronné. Le nombre d’enfants dans l’école a aussi son importance.

Si certaines écoles étaient mixtes dans les zones rurales, à cause du nombre d’élèves, filles et garçons étaient souvent scolarisés les unes à l’école des filles et les autres à l’école des garçons. Même si ces deux écoles étaient situées dans le même bâtiment, les cours de récréation étaient séparées, parfois par un grand mur comme au groupe Thurin, certains Thônains s’en souviennent encore ! La mixité n’a été rendue obligatoire qu’en 1975 par M. Haby, ministre de l’éducation nationale.
Filles et garçons ont des jeux en commun, mais certains jeux sont davantage pratiqués par les uns ou par les autres.

Le ballon prisonnier met en présence 2 équipes plus ou moins nombreuses sur un terrain représentant aux extrémités « les prisons ». Le porteur du ballon essaie de toucher quelqu’un du camp adverse pour l’envoyer en prison ! La partie commençait au début de la récréation… mais connaissait rarement de fin, à cause de la sonnerie marquant la fin de la récré !

Un, deux, trois, soleil ! Que de contestations entre les joueurs et le meneur de jeu ! « je t’ai vu bouger », « tu t’es pas arrêté quand je me suis retourné ! »…

Chat perché ! Dans les cours actuelles, peu d’emplacements existent pour y jouer !

Les 4 coins : Il est facile de tracer un grand carré sur le sol et de placer un élève à chaque coin, plus un au centre qui donne le signal. Aussitôt les joueurs se déplacent en courant soit sur les côtés, soit en diagonale et ne reste au centre que celui qui n’a pu trouver à se placer dans un coin !

recre_2Parmi les jeux qui demandent moins de participants, on peut citer la marelle tracée au sol qui permet, en poussant une pierre de cases en cases et en sautant à cloche-pied, de partir de la case Terre et au bout de 8 sauts d’arriver à la case Ciel !

« Tiens voilà main droite, tiens voilà main gauche… » se joue par deux, en se faisant face à face, les enfants frappent alternativement leurs mains sans se tromper et en chantant tout en accélérant le rythme des frappés.

recre_3Le jeu de l’élastique est relativement récent. Un très grand élastique est tendu entre les chevilles de deux joueurs. Un troisième doit sauter pour rassembler, croiser, les 2 côtés tendus de l’élastique… en faisant de multiples figures.

On peut jouer à la corde à sauter individuellement ou bien à trois, comme pour l’élastique, en chantant des comptines « Lundi, mardi, mercredi… » qui accompagnent les tours de corde.
Parmi les jeux de groupe figurait aussi celui de « Passe, passera, la dernière… » où par deux en se tenant les mains, on passait sous les bras tendus de ses camarades.

recre_4S’il est bien un jeu qui a occupé des générations d’écoliers, c’est celui des billes ! De nombreuses règles, adaptées par les enfants eux-mêmes, ont permis des parties mémorables : s’approcher le plus rapidement du « pot », poursuivre la bille adverse en faisant des « carreaux ». On gagnait ou perdait des billes. Mais que d’échanges ont été réalisés pour avoir la bille convoitée parce qu’elle était aux couleurs multiples ou à cause de sa taille : avoir un  « calot » ou un « boulet », quelle chance ! Eh bien, de nos jours ce jeu a été écarté des cours de récréation, car jugé trop dangereux…

D’autres jeux ont eux aussi complètement disparu des cours de récréation. Le jeu de balle(s) lancée(s) contre un mur, associé à des mouvements du corps pendant qu’une comptine était chantée : « d’une main, de l’autre main, bras croisés, double bras croisés, génuflexion… », ou bien Colin-maillard, aux gendarmes et aux voleurs ou à saute-mouton.

recre_5Quelques enfants ont joué aux osselets, jeu d’adresse où les 4 osselets plus « le roi », l’osselet rouge, devaient être lancés tour à tour ou par groupe, rattrapés selon des règles données.

Pour désigner le meneur d’un jeu, on plombait : « Caillou, ciseaux, papier » (le caillou écrase les ciseaux, qui eux-mêmes gagnent sur la feuille !).
D’autres ritournelles avaient aussi ce rôle « Am, stram, gram, pique et pique et colegram… » ou « Plouf plouf ce sera toi qui ira… » ou encore « Un petit cochon pendu au plafond… ». A chaque mot, l’enfant qui chantait touchait un des ses camarades. Celui sur qui tombait la dernière syllabe était choisi ou éliminé, selon la règle convenue. Des jeux de ronde qui n’existent plus guère sauf peut-être celui appelé la chandelle ou le facteur ou le mouchoir : les enfants sont assis en rond, un autre court autour et doit déposer un foulard derrière un de ses camarades sans que celui-ci s’en aperçoive.
La ronde était aussi l’occasion d’entonner des chansonnettes : « Le fermier est dans son pré, dans son pré… » ou « Si tu veux faire mon bonheur… » ou « Bague, bague, tu l’auras… ».

recre_6Une activité a passionné des générations d’enfants à partir des années 50 : les échanges d’images que l’on trouvait surtout dans les plaques de chocolat Poulain, Kohler, Cémoi…, dans le but de compléter sa collection. Ces images étaient ensuite collées sur des albums qui avaient pour thème la géographie, la vie des d’animaux, les minéraux, les grandes inventions…
Maintenant les enfant échangent des vignettes représentant des footballeurs ou des cartes du jeu de « Pokémon »… cartes qui ne sont plus trouvées au hasard des plaques de chocolat mangées, mais achetées !

Le jeu de football est toujours autorisé dans la cour de récré mais avec un ballon en mousse qui n’est pas dangereux pour les enfants jouant alentour.

La cloche ou la sonnerie donne le signal de rentrée dans la classe. A grands regrets les enfants d’aujourd’hui rangent ballons, élastiques ou cordes à sauter comme le faisaient voici quelques années leurs aînés avec les billes.
Ce temps de détente leur a permis d’avoir un moment de partage et de vie en groupe où des règles doivent être respectées. Et même si quelquefois surgissent des contestations plus ou moins brutales, la récréation reste un instant privilégié pour l’apprentissage de la vie en commun.

Et nous adultes, nous avons certainement de magnifiques souvenirs de nos récréations d’antan. Peut-être avez-vous joué à d’autres jeux non cités ici, aussi n’hésitez pas à nous faire part de vos souvenirs !

Danielle Perrillat-Mercerot

Illustrations :
Les albums et collections de Danielle Perrillat-Mercerot.
Les images anciennes sont tirées de Jeux, chants, rondes, comptines de G. Henri Blanc, 83570 Cotignac, édition à compte d’auteur.