Le pays de Thônes des années 1730 d’après le cadastre sarde

Les Amis du Val de Thônes vous invitent à leur prochaine causerie, qui aura lieu le vendredi 3 février 2017 à 20h00 dans la salle des fêtes de Thônes et aura pour thème :
« Le pays de Thônes des années 1730 d’après le cadastre sarde »
Par Sébastien Savoy, membre de l’Académie Salésienne.

Entrée libre, faites connaître cette soirée à vos amis et connaissances et venez nombreux ! Continuer la lecture de « Le pays de Thônes des années 1730 d’après le cadastre sarde »

En 1417, Thônes devient savoyarde

Françaises en 1860 seulement, Thônes et ses vallées possèdent une autre particularité : elles furent parmi les derniers territoires à devenir savoyards au XVe siècle.

Il y a 600 ans, le 21 mars 1416, mourait à Rumilly, Blanche de Genève. Cette disparition allait accélérer la prise de possession de la vallée de Thônes par le duc de Savoie Amédée VIII. Cette possession devient effective l’année suivante, en 1417. La cérémonie du 28 décembre 1417 marque en effet l’incorporation définitive de la ville et du mandement de Thônes au duché de Savoie.

Pourquoi la mort de Blanche annonce-t-elle la cession de Thônes au duc de Savoie ? Continuer la lecture de « En 1417, Thônes devient savoyarde »

Dans la cour de récréation…

« Touché ! T’es fait prisonnier ! »

« Le fermier est dans son pré, dans son pré… ! »

Qui n’a pas entendu ces paroles résonner dans la cour de récréation de son école ! Eh oui, la récréation, moment très attendu par les enfants qui assis devant leur pupitre se levaient aussitôt que le maître avait annoncé « Allez, c’est l’heure de la récréation » après avoir entendu la cloche ou la sonnerie ! Avant de sortir, certains prenaient dans leur sac ou leur poche leur « goûter ». C’était souvent un morceau de pain et une barre de chocolat, une part de gâteau fait maison ou quelques biscuits, enveloppés dans un morceau de papier, grignotés par petits bouts ! Puis ce furent les « goûters prêts à être consommés », achetés déjà enveloppés.

Et de nos jours… plus de « goûters », ils sont interdits dans la cour de récréation !

recre_1

Ce moment privilégié qu’est la récréation n’a pas toujours existé. C’est en 1866 qu’un ministre de l’instruction publique aux idées avancées, Victor Duruy, institue la récréation : pause de dix minutes octroyée aux élèves pendant les cours de la matinée. De nos jours, les élèves des écoles primaires ont deux récréations de vingt minutes chacune, une le matin, l’autre l’après-midi.

L’atmosphère des cours de récréation était bien différente entre les écoles des villes et de la campagne. L’espace « cour » peut être un espace resserré entre les murs des alignements des classes ou au contraire ouvert sur le paysage alentour. Autrefois, il était souvent en terre battue ou recouvert de gravillons. A l’heure actuelle, la cour possède un revêtement goudronné. Le nombre d’enfants dans l’école a aussi son importance.

Si certaines écoles étaient mixtes dans les zones rurales, à cause du nombre d’élèves, filles et garçons étaient souvent scolarisés les unes à l’école des filles et les autres à l’école des garçons. Même si ces deux écoles étaient situées dans le même bâtiment, les cours de récréation étaient séparées, parfois par un grand mur comme au groupe Thurin, certains Thônains s’en souviennent encore ! La mixité n’a été rendue obligatoire qu’en 1975 par M. Haby, ministre de l’éducation nationale.
Filles et garçons ont des jeux en commun, mais certains jeux sont davantage pratiqués par les uns ou par les autres.

Le ballon prisonnier met en présence 2 équipes plus ou moins nombreuses sur un terrain représentant aux extrémités « les prisons ». Le porteur du ballon essaie de toucher quelqu’un du camp adverse pour l’envoyer en prison ! La partie commençait au début de la récréation… mais connaissait rarement de fin, à cause de la sonnerie marquant la fin de la récré !

Un, deux, trois, soleil ! Que de contestations entre les joueurs et le meneur de jeu ! « je t’ai vu bouger », « tu t’es pas arrêté quand je me suis retourné ! »…

Chat perché ! Dans les cours actuelles, peu d’emplacements existent pour y jouer !

Les 4 coins : Il est facile de tracer un grand carré sur le sol et de placer un élève à chaque coin, plus un au centre qui donne le signal. Aussitôt les joueurs se déplacent en courant soit sur les côtés, soit en diagonale et ne reste au centre que celui qui n’a pu trouver à se placer dans un coin !

recre_2Parmi les jeux qui demandent moins de participants, on peut citer la marelle tracée au sol qui permet, en poussant une pierre de cases en cases et en sautant à cloche-pied, de partir de la case Terre et au bout de 8 sauts d’arriver à la case Ciel !

« Tiens voilà main droite, tiens voilà main gauche… » se joue par deux, en se faisant face à face, les enfants frappent alternativement leurs mains sans se tromper et en chantant tout en accélérant le rythme des frappés.

recre_3Le jeu de l’élastique est relativement récent. Un très grand élastique est tendu entre les chevilles de deux joueurs. Un troisième doit sauter pour rassembler, croiser, les 2 côtés tendus de l’élastique… en faisant de multiples figures.

On peut jouer à la corde à sauter individuellement ou bien à trois, comme pour l’élastique, en chantant des comptines « Lundi, mardi, mercredi… » qui accompagnent les tours de corde.
Parmi les jeux de groupe figurait aussi celui de « Passe, passera, la dernière… » où par deux en se tenant les mains, on passait sous les bras tendus de ses camarades.

recre_4S’il est bien un jeu qui a occupé des générations d’écoliers, c’est celui des billes ! De nombreuses règles, adaptées par les enfants eux-mêmes, ont permis des parties mémorables : s’approcher le plus rapidement du « pot », poursuivre la bille adverse en faisant des « carreaux ». On gagnait ou perdait des billes. Mais que d’échanges ont été réalisés pour avoir la bille convoitée parce qu’elle était aux couleurs multiples ou à cause de sa taille : avoir un  « calot » ou un « boulet », quelle chance ! Eh bien, de nos jours ce jeu a été écarté des cours de récréation, car jugé trop dangereux…

D’autres jeux ont eux aussi complètement disparu des cours de récréation. Le jeu de balle(s) lancée(s) contre un mur, associé à des mouvements du corps pendant qu’une comptine était chantée : « d’une main, de l’autre main, bras croisés, double bras croisés, génuflexion… », ou bien Colin-maillard, aux gendarmes et aux voleurs ou à saute-mouton.

recre_5Quelques enfants ont joué aux osselets, jeu d’adresse où les 4 osselets plus « le roi », l’osselet rouge, devaient être lancés tour à tour ou par groupe, rattrapés selon des règles données.

Pour désigner le meneur d’un jeu, on plombait : « Caillou, ciseaux, papier » (le caillou écrase les ciseaux, qui eux-mêmes gagnent sur la feuille !).
D’autres ritournelles avaient aussi ce rôle « Am, stram, gram, pique et pique et colegram… » ou « Plouf plouf ce sera toi qui ira… » ou encore « Un petit cochon pendu au plafond… ». A chaque mot, l’enfant qui chantait touchait un des ses camarades. Celui sur qui tombait la dernière syllabe était choisi ou éliminé, selon la règle convenue. Des jeux de ronde qui n’existent plus guère sauf peut-être celui appelé la chandelle ou le facteur ou le mouchoir : les enfants sont assis en rond, un autre court autour et doit déposer un foulard derrière un de ses camarades sans que celui-ci s’en aperçoive.
La ronde était aussi l’occasion d’entonner des chansonnettes : « Le fermier est dans son pré, dans son pré… » ou « Si tu veux faire mon bonheur… » ou « Bague, bague, tu l’auras… ».

recre_6Une activité a passionné des générations d’enfants à partir des années 50 : les échanges d’images que l’on trouvait surtout dans les plaques de chocolat Poulain, Kohler, Cémoi…, dans le but de compléter sa collection. Ces images étaient ensuite collées sur des albums qui avaient pour thème la géographie, la vie des d’animaux, les minéraux, les grandes inventions…
Maintenant les enfant échangent des vignettes représentant des footballeurs ou des cartes du jeu de « Pokémon »… cartes qui ne sont plus trouvées au hasard des plaques de chocolat mangées, mais achetées !

Le jeu de football est toujours autorisé dans la cour de récré mais avec un ballon en mousse qui n’est pas dangereux pour les enfants jouant alentour.

La cloche ou la sonnerie donne le signal de rentrée dans la classe. A grands regrets les enfants d’aujourd’hui rangent ballons, élastiques ou cordes à sauter comme le faisaient voici quelques années leurs aînés avec les billes.
Ce temps de détente leur a permis d’avoir un moment de partage et de vie en groupe où des règles doivent être respectées. Et même si quelquefois surgissent des contestations plus ou moins brutales, la récréation reste un instant privilégié pour l’apprentissage de la vie en commun.

Et nous adultes, nous avons certainement de magnifiques souvenirs de nos récréations d’antan. Peut-être avez-vous joué à d’autres jeux non cités ici, aussi n’hésitez pas à nous faire part de vos souvenirs !

Danielle Perrillat-Mercerot

Illustrations :
Les albums et collections de Danielle Perrillat-Mercerot.
Les images anciennes sont tirées de Jeux, chants, rondes, comptines de G. Henri Blanc, 83570 Cotignac, édition à compte d’auteur.

La régie, fille de la fée électricité

Si, depuis le début du XXe siècle, de petites unités de production d’énergie pouvaient satisfaire des besoins particuliers, l’extension de la demande a bientôt mis en évidence la nécessité de regrouper les moyens : l’union fait la force !

La décision de la création d’une association intercommunale a été prise le 21 septembre 1928 par 12 des communes du canton (*) sous l’impulsion d’Eloi Cuillery, conseiller général, la loi permettant aux collectivités locales de s’électrifier par leurs propres moyens dès lors que les sociétés privées n’étaient pas en mesure de distribuer l’énergie aux petites communes. Seul manque le Grand-Bornand qui rejoindra les autres en 1929. La Giettaz s’associera au canton en 1933. Le nouveau syndicat intercommunal demande l’autorisation d’exploiter son réseau d’énergie électrique sous la forme d’une régie fin 1930, et c’est le 28 avril 1931 que naît la  « Régie du Syndicat Intercommunal d’Électricité de la Vallée de Thônes ».

Le nouveau syndicat désireux d’améliorer au plus vite la situation accepte en 1930 la proposition de Léon Laydernier, directeur des Forces du Fier, de remplacer la ligne principale haute tension 5000 V venant de Vignères par une ligne en 35000 V, la commune de Thônes se chargeant de faire construire un poste de transformation sur un terrain communal situé au même emplacement que le poste actuel sous la Roche de Thônes. Ce transformateur d’une puissance de 400 kW maximum, l’équivalent d’une industrie moyenne actuelle, transformera cette énergie en tension 10000 V pour la redistribuer aux quartiers et hameaux de Thônes et à toutes les communes inscrites au syndicat avant la distribution terminale en 110 V, et 220 V triphasé. Une plaque « Forces du Fier » est restée sur le bâtiment jusqu’à la réfection relativement récente des postes transformateurs.

Ce n’est qu’à la suite de la création de cette régie que le réseau peut enfin se développer dans le canton. A titre d’exemple, pour Saint-Jean-de-Sixt, ce n’est qu’en juillet 1932 que l’électricité débarque dans les foyers. Une illumination particulière est organisée le 14 juillet pour fêter l’événement.

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Marcel Burel

C’est Marcel Burel, jeune ingénieur du génie rural, qui est recruté et qui prend la direction de cette nouvelle régie. Il dira plus tard (**) que c’est à cause de ses grosses chaussures et de sa tenue qu’il a été choisi car il avait appris que la régie recherchait un « gars de terrain » pour la diriger. Auparavant il avait déjà travaillé en Isère, Savoie et Haute-Savoie, depuis Lyon où il résidait. Il faisait tous ses déplacements en moto. C’est sur un chantier à la Clayette (71) qu’il apprit l’existence de ce poste à responsabilité proposé à Thônes : il  fit le détour pour se présenter au syndicat en rentrant à Lyon.
Marcel Burel prend son nouvel emploi à bras le corps. Il consulte et se renseigne sur les besoins réels des gens, visitant dans toutes les communes les entreprises, hôtels, fermes et particuliers.

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Eloi Cuillery

Il est fort surpris, chez les agriculteurs, de voir qu’on lui réclame un branchement non pas pour le confort de la famille mais uniquement pour une lampe à l’écurie afin de faciliter la traite, toute flamme étant proscrite à cause du foin et du bois. Il fait réaliser des études et lance de multiples appels d’offres pour la réalisation des réseaux et branchements. Sur les chantiers réalisés par l’entreprise Chevalier d’Annecy, la régie fournit les fils de cuivre et l’entreprise les poteaux bois et béton. Cette dernière avait trouvé la solution de sous-traiter l’acheminement des poteaux entre la voie publique et les points de raccordement aux agriculteurs équipés de chars tirés par des chevaux, comme le raconte Aimé Dupont ancien président du syndicat, à propos de son frère Jean, à Saint-Jean-de-Sixt dans les années 1930-32. Tous ses projets sont soutenus à la préfecture par Eloi Cuillery, qui jouit là-bas de très nombreuses relations permettant d’accélérer le traitement des dossiers.

Les premiers employés de la régie seront Louis Cuillery et Edouard Méjean. Lors de sa création, la régie s’installera dans les locaux de l’ancien hôtel du Cheval Blanc, rue de la Saulne. Une annexe pour le matériel sera construite à l’arrière. Les bureaux étaient au premier étage et un appartement de fonction se trouvait au deuxième. En 1946, eut lieu la nationalisation des entreprises électriques et gazières, avec pour l’électricité la création d’EDF. La loi permettait toutefois le maintien des sociétés dans lesquelles l’État ou les collectivités publiques possédaient la majorité, en particulier les régies. La régie continuera donc son développement. L’évolution du marché et de la densité des réseaux sera phénoménale, avec les énormes besoins des nouvelles industries et le développement des stations de sport d’hiver. C’est en 1968 que le bâtiment administratif de la rue Jean-Jacques Rousseau est inauguré, le pôle technique ayant été créé un peu plus loin, au coin du Passage des Addebouts, quelques années plus tôt.

Dans les années 1950 le réseau haute tension fut connecté à celui issu du Val d’Arly par les Esserieux, et l’alimentation depuis Vignères fut totalement refaite par EDF, pour un passage à 63000 V. Cet important chantier fut réalisé par une entreprise extérieure qui amena ses monteurs, qui logeaient à la pension Dadier située en face de la régie. À la fin du chantier, quelques monteurs firent souche à Thônes après avoir épousé ses jolies filles. Certains ont été embauchés par la régie, et un autre, marié à la fille de l’hôtelier, est parti créer de nouveaux réseaux électriques en Afrique.

La grand souci de M. Burel et de ses successeurs, T. Longchamp et L. Sondaz, reste la fragilité de l’alimentation générale arrivant au poste de Thônes : une panne de ce réseau appartenant à EDF-RTE serait catastrophique, surtout en pleine saison hivernale. Heureusement la ténacité de ces premiers dirigeants, et plus encore celle de l’actuel directeur, André Moras, permettra d’ici 5 ans, suite à d’énormes travaux commencés en 2014, de bénéficier d’un « bouclage » depuis le poste très haute tension de Cornier, via la vallée d’Entremont et Saint-Jean-de-Sixt, en alimentation respectant l’environnement car réalisée en ligne souterraine.

Petit tableau reflétant l’évolution de la régie, appelée aujourd’hui RET (Régie d’électricité de Thônes) :

1933 1953 1973 1993 2013
Nombre d’employés 8 12 20 37 39
Nombre d’abonnés 1869 3882 7022 17520 22500
kW fournis (en millions) 0,17 3 20,2 102,6 182

Aujourd’hui (valeur 2013) le territoire de la régie s’étend toujours sur 14 communes et son réseau comprend :
– 2 postes de transformation depuis le réseau RTE 63000 volts
– 464 postes 20000 volts / basse tension
– 355 km de réseau moyenne tension dont 55% souterrain
– 610 km de réseau basse tension dont 85% en souterrain

Marcel Burel restera en fonction jusqu’en 1977, assurant en plus, durant les 25 dernières années, la direction de la régie de Seyssel. Il était un fanatique de la petite reine et faisait tous ses déplacements, que ce soit vers le haut des vallées ou à Seyssel, en vélo ! Eloi Cuillery restera président du syndicat jusqu’à fin 1940.

Jacques Vulliet

(*) Alex, La Balme-de-Thuy, Le Bouchet-Mont-Charvin, Les Clefs, La Clusaz, Dingy-Saint-Clair, Entremont, Manigod, Saint-Jean-de-Sixt, Serraval, Thônes, Les Villards-sur-Thônes.

(**) Confidences faites par Marcel Burel à Maurice Frandon

Sources

  • Archives départementales de la Haute Savoie
  • Inventaire général du patrimoine culturel, Samir Mafoudi pour la région Rhône-Alpes et l’assemblée des Pays de Savoie
  • Archives personnelles de Maurice Frandon, remises aux Amis du Val de Thônes. Nous l’en remercions vivement
  • Articles parus au moment du centenaire de l’électricité à Thônes et de l’exposition au musée, en 1993, par J.B. Challamel, M.L. Blanc et M. Chaffarod

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En savoir davantage à ce sujet ? Reportez-vous au n°31 des Amis du Val de Thônes, Des lieux, des Hommes, des histoires… p. 124 à 129.

L’étonnante histoire d’une famille : Les Agnellet, Saint-Jean-de-Sixt – Thônes – Paris

Les Amis du Val de Thônes proposent une causerie ouverte au public, entrée libre, le vendredi 3 octobre 2014, 20h30, salle des fêtes de Thônes :

« L’étonnante histoire de la famille AGNELLET, à Saint Jean de Sixt, à Paris et à Thônes »

Par Joseph Ruscon, membre de l’Académie Florimontane et de l’Académie de Savoie.
Joseph Ruscon près de la fontaine de Thônes

Cette famille issue de Mont-Durant à St-Jean-de-Sixt, engendrera, un siècle durant, de nombreuses et remarquables personnalités du négoce, de l’industrie, de la politique et même de la littérature qui feront honneur à leur pays natal.
C’est la passionnante histoire de cette saga familiale que nous propose de découvrir Joseph Ruscon, arrière-petit-fils de François Agnellet (1807-1872) qui fut manufacturier, maire de Thônes et chansonnier.

Continuer la lecture de « L’étonnante histoire d’une famille : Les Agnellet, Saint-Jean-de-Sixt – Thônes – Paris »

Les sobriquets de la vallée de Thônes

Depuis très longtemps, les habitants des villages du Val de Thônes sont affublés de surnoms par leurs voisins.nuage de sobriquets. Word it out Ces sobriquets étaient attribués à l’ensemble de la population d’une commune à cause d’un trait de caractère, d’une façon de réagir face aux événements, ou encore de l’activité principale exercée. L’objectif était souvent de ridiculiser certaines personnes du village, car les sobriquets étaient peu flatteurs, ironiques ou malicieux, mais rarement injurieux.
Ils sont encore quelquefois utilisés pour se moquer, ou tout simplement pour évoquer, des populations de tel ou tel village, à l’occasion de certaines manifestations.

Voici la liste des différents sobriquets par lesquels les habitants des villages du Val de Thônes étaient –et sont quelquefois encore- désignés, ainsi que leur origine :

  • Les berceux de Dingy Saint Clair
  • Les facheux de bris d’Alex (les fabricants de berceaux)
  • Les tambornis de La Balme de Thuy (tambours : allusion plaisante aux seaux et cuviers qu’on fabriquait dans la commune)
  • Les avares des Villards-sur-Thônes (encore de nos jours ce surnom se retrouve dans de nombreuses histoires racontées sur la pingrerie supposée des Villardins) ou les kergnes des Villards (espèce de poires dures, très répandues dans ce village, difficiles à manger !)
  • Les avocats, les philosophes de Saint-Jean-de-Sixt, on ajoutait aussi les surnoms de farauds et de muscadins (est-ce leur grande sagesse, ou leur attitude laïque qui a valu aux Saints-Jeandins leur surnom de « philosophes » ?)
  • Les doyeux d’Entremont (les joueurs)
  • Les braffieux ou brafaudis du Grand-Bornand (les brasseurs d’affaires car ils étaient réputés pour être des personnes très entreprenantes)
  • Les plaidieux (les plaideurs) du Petit-Bornand
  • Les politicos, les chaves de La Clusaz
    Au sujet des chaves il existe deux interprétations, probablement autant vraie l’une que l’autre :
    – pour certains les chaves sont des sortes de choucas qui vivent dans les rochers; les gens du bas de la vallée se moquaient ainsi des habitants de La Clusaz qui semblaient être accrochés aux pentes de leur village !
    – pour d’autres un chave est un morceau d’écorce de l’arbre. Lorsque les thônains voyaient des écorces dans le Nom (affluent du Fier qui prend sa source au Col des Aravis), c’est qu’elles arrivaient de La Clusaz… Ainsi lorsqu’ils voyaient un habitant de La Clusaz arriver à Thônes le long du Fier ils s’exclamaient : « tiens, un chave ! »
  • Les désolas des Clefs
    Avec la particularité d’avoir un sobriquet dans chaque hameau :
    Lou lech’pliats des Cliés, les gastronomes du chef-lieu
    Lou linzerde des Poyets, il fait bon profiter du soleil sur ce versant très ensoleillé
    Lou danfaré des Poyets, car l’on aimait aussi y danser dès qu’une occasion se présentait
    Lou malheureux d’La Frasse
    Lou çhantapolé d’Laçha, où devaient résider les ténors de la chorale
    Lou zélâ des Envers
    Lou r’nâ du Vié
    Lou rafâ’blesson d’Tosbrand (de Montisbrand)
    La varm’nâ de Belchamp
    Lou m’gi d’tartiffles du Crêu et des Grang’té (Les Grangettes)
  • Les rancuneux (rancuniers) de Serraval
  • Les Anglais ou les savatis de Thônes
    Cette dénomination d’Anglais pour les gens de Thônes est probablement due aux échos anglophones renvoyés d’Amérique par les émigrés des XVIIIe et XIXe siècles. (Par des dons à la ville de Thônes Joseph Avet, émigré en Louisiane, « subventionne » des cours d’anglais !). Une autre explication fait référence aux riches propriétaires et bourgeois habitant cette « ville » qui par leurs allure et habillement voulaient ressembler aux riches Anglais qui visitaient les Alpes !
    L’appellation de savatis viendrait du grand nombre de cordonniers qu’on trouvait à Thônes au Moyen Age, où l’on travaillait le cuir provenant des tanneries locales.
  • Les poures peraizaeux de Manigod (les pauvres paresseux) ou les plaidieux de Manigod (les plaideurs) de leur obstination à faire valoir leur bon droit

Il arrivait aussi que les habitants de certains hameaux soient affublés de surnoms spécifiques, souvent peu élogieux pour les personnes ! Les autres surnoms étaient propres aux individus et se retrouvent encore dans nombre de noms de famille double voir triples, encore très fréquents en Savoie.
Désormais, si vous entendez parler de brafaudis ou de philosophes, vous saurez des habitants de quel village il s’agit !

Monique Fillion

Sources


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Marie Péchoux (1914 – 2014)

Ces dernières semaines, les Amis du Val de Thônes ont eu une grande joie suivie d’une grande tristesse. Le 23 mai, quelques-uns d’entre nous sont allés à l’EHPAD Joseph Avet fêter le 100e anniversaire de Marie Péchoux, née Bibollet, membre fondateur de notre association dont elle était devenue l’image emblématique.

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Les AVT fêtent les 100 ans de Marie Péchoux, le 23 mai 2014

Marie a été la première centenaire des Amis du Val de Thônes. Avec des rissoles à l’ancienne, pour lui rappeler celles de son enfance, nous lui avons souhaité un bon anniversaire. Elle nous a remerciés de son beau sourire sous ses yeux bleus pétillants. C’est le souvenir que nous garderons d’elle, toujours disponible, les mardis ou jeudis après-midi pour montrer les gestes ancestraux liés au travail de la laine. Elle connaissait son rôle par cœur, expliquant derrière son rouet comment prendre les flocons cardés, comment appuyer régulièrement sur la pédale et à quoi servait la plume accrochée près de la bobine. Avec sa coiffe et sa croix de Savoie, elle faisait le bonheur des touristes de passage, prenant la pose dès qu’on l’en priait. D’année en année ceux qui revenaient nous demandaient de ses nouvelles, si par hasard elle n’était pas présente à la galerie.

L’après-midi du vendredi 13 juin, nous l’avons accompagnée pour son dernier voyage. Elle a rejoint son mari André et sa petite sœur Fernande avec qui elle formait une équipe de fileuses, uniques et si précieuses aux Amis du Val de Thônes.

A ses neveux et nièces, nous disons toute notre sympathie et notre gratitude pour les longues années où Marie a été non seulement une mémoire mais une âme des Amis du Val de Thônes.

Retrouvez-la en images dans cette vidéo :

Vidéo : Jean Vuarchex et Christian Lavillat, © Amis du Val de Thônes, réalisation en 2008 à la galerie des Amis du Val de Thônes

Balade autour des origines des lacs des Aravis

Les lacs qui nous entourent n’ont pas toujours existé : certains ont été façonnés par le mouvement et la fonte des glaces, les autres ont une origine humaine.

Les lacs d’origine glaciaire

Les lacs les plus anciens du Val de Thônes n’existent plus. D’origine glaciaire, ils ont fini par disparaître, l’érosion aidant à faire sauter les bouchons des cluses. Le dernier lac glaciaire de Thônes a existé sans doute pendant quelques milliers d’années, jusqu’à la fin de la dernière glaciation. Allant de Dingy à Thônes, le déversoir était l’actuel col de Bluffy. Ce lac résultait à la fois du repli des glaciers vers le haut de la vallée, et du maintien de la glace au défilé de Dingy qui empêchait l’écoulement de l’eau du Fier !

Le lac des Confins

Il s’agit d’un lac proglaciaire, c’est à dire qu’il s’est formé à l’avant d’un glacier, en l’occurrence le glacier de la combe de Bella Cha.
D’une profondeur maximale d’environ 6 m, il renferme environ 130.000 m3 d’eau. Depuis 1987 des skieurs et plus généralement des glisseurs essaient de le traverser à ski en prenant leur élan sur une piste de ski. Cet événement, le Défi Foly organisé par le Club des Sports de La Clusaz, a lieu à chaque printemps pour fêter la fin de la saison de ski.

Le lac de Tardevan

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Le lac de Tardevan

On le découvre au terme d’une balade agréable au départ du lac des Confins. Avec ses 2110 m d’altitude c’est le plus élevé des Aravis.

Le lac du Mont Charvin

Source du Fier, ce lac est perché à environ 2010 m d’altitude. Sa profondeur maximale est d’environ 3 m.

Le lac de Peyre

Objectif d’une randonnée très courue au départ du Col de La Colombière, le lac est situé sur la commune du Reposoir, sur le chemin du col de Balafrasse, réputé pour la présence de nombreux bouquetins.

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Le lac de Lessy en 2009

Le Lac de Lessy

D’une profondeur de 5 m au mieux, valeur sujette à évolution, le Lac a subi des travaux importants en 2007 pour améliorer son étanchéité, faute de quoi il aurait probablement disparu ou été réduit au rang de « gouille » d’eau.

Les lacs artificiels et les retenues collinaires

Le lac de Thuy

Lac en eaux closes, il s’agit d’un lac artificiel créé avec la zone artisanale de Thônes au début des années 1970, il prend vraisemblablement la place d’un plus grand lac glaciaire qui a pu exister voici plusieurs millénaires à l’entrée de la vallée.
Au début du projet, le plan d’occupation des sols (POS) de la ville de Thônes prévoyait de réaliser la zone artisanale à l’emplacement du lac. M. Besson, adjoint au maire chargé de la commission urbanisme et travaux, a proposé de placer la zone là où elle est aujourd’hui, afin de conserver la forêt et le petit étang déjà présent pour créer une zone de loisirs. Le lac a ainsi été creusé par l’entreprise Pegaz et Pugeat pour obtenir le gravier nécessaire au remblai de la zone. A l’origine une petite île était présente au centre du lac, aujourd’hui il est empoissonné régulièrement.

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Le lac artificiel de la Ferriaz enneigé
(Photo Jean-Philippe Chesney)

Les retenues collinaires de La Clusaz

  • Le Crêt du Merle, 15.000 m3, créé en 1994, 26.000 m3 en 2005
  • Beauregard (2003) lac artificiel de la Ferriaz, 41.000 m3
  • Balme, Lac du Plan du Lachat, 64.000 m3 à l’origine (agrandi en 2013)
  • Le lac artificiel des Laquais (été 2007) 58.000 m3

Les retenues collinaires du Grand Bornand

  • Le lac de la Cour au Chinaillon, creusé en 1994 (57.00  m3), a été vidangé en 2011. Profondeur de 8 m. Lâchés de truites arc-en-ciel
  • Le nouveau lac du Maroly, 300.000 m3, profondeur de 18 m, compte parmi les plus grands lacs artificiels des Alpes.

La retenue collinaire de Merdassier à Manigod

Elle a été créée au début des années 2000 (entre 2005 et 2009) pour assurer l’enneigement artificiel des pistes.

 

Pour la pêche dans les lacs et rivières, nous vous invitons à vous rapprocher de la société de pêche de Thônes http://thones-peche.fr ou de la fédération des associations de pêches.
Il existe également des lacs souterrains, pour en savoir davantage nous vous invitons à vous rapprocher d’une association de spéléologie locale, du bureau des guides ou d’une entreprise spécialisée.
Pour des informations sur la baignade nous vous invitons à vous rapprocher des Offices de Tourisme concernés et à respecter la signalisation en vigueur autour des lacs. Celle-ci est généralement interdite dans les retenues d’eau qui sont utilisées pour l’enneigement artificiel ou l’alimentation en eau des communes.

Erwan Pergod

Sources

  • Monographie physique des plans d’eau naturels du département de la Haute-Savoie, J. Sesiano- France, Université de Genève – Département de minéralogie,‎ 1993

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Pour en savoir plus sur l’origine des retenues collinaires, vous pouvez vous référer à notre article sur les stations de ski du Val de Thônes.

Les carclins : tradition thônoise

Le 13 avril dernier (2014), nous avons fêté Les Rameaux, le dimanche avant Pâques.

Pour le petit-déjeuner ou après la messe, un rameau de buis bénit à la main, certains se sont acheminés vers l’unique boulangerie de Thônes, rue des Clefs, où l’on trouve encore des carclins. On les trouve ce weekend-là seulement, seule trace subsistante de leur signification religieuse.

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Les carclins des Rameaux

Les carclins sont affaire de spécialistes, ils ne sont pas une pâtisserie domestique, ce qui souligne leur caractère de nourriture jadis votive, comme le sont les couronnes ou galettes des Rois, les crosets de la Saint-Blaise, etc. De nos jours, il s’agit d’un anneau de pâte briochée, peu sucrée, safranée. Autrefois, certains ajoutaient de l’anis dans la pâte qu’on bérolle en forme d’un long cigare dont les extrémités sont nouées avant la cuisson.

Cette tradition est apparentée au craquelin ou cartelin breton que l’on retrouve jusqu’en Poitou-Charente sous le nom de carcalin :

Le caractère savoyard du carclin trouve des références dans :

  • le dictionnaire savoyard (Constantin / Désormaux, 1902)
    • à « Carclin » : sorte de pâtisserie. “Fais saucette avec ce carclin dans ton chocolat.”
    • à « Ranpâr » (Rempart) : Le dimanche des Rameaux, ramô, désigné aussi à Thônes et Annecy, sous le nom de dimanche des ranpâr ou ranpô, nom patois du buis.
  • le Guide de la Haute-Savoie (Marc Le Roux, 1902, p. 139) J. Serand rapporte ainsi que « Le dimanche des Rameaux, les enfants portent à l’église une branche de rameau plantée dans une pomme ou entouré d’un gâteau appelé carquelin (carclin), et le soir les jeunes gens du village, accompagnés d’un joueur de violon, vont de maison en maison en chantant des complaintes jusqu’à ce qu’ils obtiennent des œufs, qu’ils mangent ensemble en un diner, le lundi de Pâques. »

Si vous ne les avez goûtés cette année, il vous faudra attendre 2015 !

Monique Fillion et Erwan Pergod

Du mariage et des soldats

Le « mariage pour tous » qui, dans la forme qu’on veut lui donner aujourd’hui, engendre la polémique, n’est pourtant pas une chose nouvelle. Sur les bases traditionnelles de la cérémonie, voici exactement 200 ans, en 1813, il était déjà largement mis en pratique. Cette année-là, le nombre d’unions a battu tous les records.
De 15 ans à 30 ans, les hommes aspiraient au mariage. L’amour était peut-être au rendez-vous, mais pour beaucoup cet empressement a eu parfois un nom : Marie-Louise et presque toujours une bonne raison : éviter d’être enrôlé dans l’armée de Napoléon.

soldatEn 1813, la France est en guerre depuis quasiment 20 ans. Pour faire face à ces innombrables conflits, la France, alors le pays le plus peuplé d’Europe, a recours à la conscription. Elle fut inventée dès 1793 par la France Révolutionnaire. Sa mise en place dans la vallée de Thônes fut l’une des raisons principales de la « guerre de Thônes », la révolte de la vallée contre l’occupation française en mai 1793.
Très impopulaire, cette conscription a subi de nombreuses réformes. La plus importante est celle du 5 septembre 1798, qui pour la première fois donnait naissance aux conscrits, c’est-à-dire aux « inscrits ensemble sur une liste », tirés au sort parmi les jeunes gens âgés de 20 ans qui subissaient aussi une visite médicale devant un conseil de révision. La durée de service était de 5 ans mais les hommes mariés en étaient exemptés. Cette exemption pour les hommes mariés allait être une constante de la conscription sous Napoléon.

On estime que sous l’Empire (1804-1815), 2.200.000 hommes ont été appelés sous les drapeaux. Mais la majorité d’entre eux (1.500.000) l’ont été dans les trois dernières années du règne de Napoléon. En 1813, La Grande Armée a déjà subi de lourdes pertes en Espagne (à partir de 1808). On y estime le nombre de morts à 300.000. Elle en subit autant dans la campagne en Russie et surtout lors de la retraite qui s’ensuivit (1812-1813). Napoléon doit alors reformer en toute hâte une nouvelle armée. Du 1er septembre 1812 au 20 novembre 1813, en quinze mois, 1.527.000 ont été appelés sous les drapeaux. Pour cela, on augmenta les hommes appelés par classe d’âge (jusqu’à 160.000 par an) et on avança l’appel des jeunes classes, les garçons nés en 1793, 1794 et même 1795. Le 27 septembre 1813, l’Empereur signe par avance un sénatus-consulte mettant en activité 280.000 conscrits : 160.000 de la classe 1815 (des garçons de 18 ans) et 120.000 des classes antérieures, de 1808 à 1814. Ce décret a été signé par l’impératrice-régente Marie-Louise (née de Habsbourg-Lorraine), le 9 octobre. Ces jeunes appelés, sans expérience du feu, furent d’ailleurs surnommés les « Marie-Louise ». Ils composèrent le gros de la troupe lors de la bataille de Leipzig (16-19 octobre 1793) à laquelle 190.000 Français participèrent.

D’après les relevés effectués par GénéAravis dans 7 des paroisses du Val de Thônes, au total les mariages s’élèvent à 72 en 1812, 162 en 1813, 49 en 1814. Avec de grandes différences selon les paroisses, la palme revenant à Saint-Jean-de-Sixt : 1 seul mariage dans l’année en 1812 et en 1814, mais 12 mariages en 1813, le plus souvent regroupés le même jour, (2 fois 3 mariages) et 11 mariages sur 12 jusqu’au 10 juin, le dernier de l’année étant le 10 août ! Une situation analogue se retrouve aux Clefs ou à Manigod. Seule, La Clusaz se distingue : 12 mariages en 1813 (8 en 1812, 11 en 1810, 9 en 1811, 6 en 1809,  6 en 1808, 4 en 1814, 5 en 1815). Y aurait-on moins redouté la conscription ou étaient-ils déjà tous mariés ?

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Quelques exemples pour illustrer ce propos :

  • A Thônes : Le 21 mai 1813, Pierre-Jean Lathuile (18 ans) épouse civilement Françoise Dumond (30 ans) – Ils sont tous deux de Montremont et lui, né le 22 septembre 1794 est un vrai Marie-Louise ! Il est laboureur,  fils de feu Pierre Lathuile décédé le 6 mars 1798. Sa mère a 43 ans. Françoise Dumont, agricultrice, est d’une famille de 6 enfants dont les parents, agriculteurs ont respectivement 69 et 68 ans. Une seule de ses sœurs est mariée à cette époque. Leur mariage religieux sera célébré 30 mois plus tard, le 28 novembre 1815, par le curé Lavorel qui a béni Jean-Pierre Lathuille et Françoise Dumont, orthographe des patronymes et prénoms habituels retrouvés !
  • Aux Clefs : Le 13 février 1813, François-Marie Durod, 42 ans, épouse Demoiselle Marie-Antoinette Dépommier, 20 ans à peine. Elle, est fille de Me Aimé Dépommier, notaire et maire des Clefs marié avec Demoiselle Jeanne-Marie Mabboux, fille de Me Mabboux, notaire à Thônes. Lui, est fils de Me Pierre-Joseph Durod, notaire, procureur-syndic de Thônes, fusillé le 10 mai 1793, lors de la « guerre de Thônes ». Ancien Sous-Lieutenant des Gardes du Corps de S.M. le Roi de Sardaigne, François-Marie Durod, inscrit sur la liste des émigrés, ne devait pas avoir grande confiance en son âge mûr pour lui éviter un enrôlement dans les troupes napoléoniennes. Un mariage en deuxième garantie – et entre gens du même monde – s’avérait donc fort judicieux pour éviter un nouveau séjour sous les drapeaux.

Nous trouvons les traces de la guerre, cette grande dévoreuse de jeunes gens, dans les registres paroissiaux et dans les papiers de famille ou les rapports administratifs, laconiques et désincarnés, masquant le chagrin des survivants. Notons parmi eux, certains du Grand-Bornand, tels que notés dans le registre des sépultures de la paroisse :

  • Jean Marie POCHAT, né le 23.03.1787 Grand-Bornand, »mort à l’armée le 03.03.1810″, 22 ans

  • François Alexis VULLIET, né le 09.06.1786 au Grand-Bornand, « mort à l’armée en septembre 1810 », 23 ans

  • Alexis PERRILLAT-COLLOMB, né le 01.02.1790 au Grand-Bornand, « mort à l’armée le 12.04.1812 », 22 ans

  • Marie FAVRE-FELIX, né le 14.12.1791 au Grand-Bornand, « Le six avril 1812 a été mis à l’annuel, Marie fils de Jean Pierre Favre Félix et de Jeanne Marie Carquilliat, né le 14 décembre 1791 mort le premier mars proche passé, à l’hôpital de Lubeck étant au service de l’état. Ainsi est. Blanc Recteur », 20 ans. Il est le fils de « la Revenante » citée par le Rd Blanc (cf. Veillées d’autrefois en Val de Thônes, Monique Fillion, n° 26 de la collection des Amis du Val de Thônes, p. 350).
    Il est mort à Lübeck, soldat de l’armée d’occupation maintenue dans le Schleswig-Holstein après la conquête du territoire par les Français (les maréchaux Bernadotte et Soult contre le maréchal Prussien Blücher) le 6 novembre 1806. Lübeck fut formellement incorporée à l’Empire français en 1810 (elle devint l’une des sous-préfectures du département français des Bouches-de-l’Elbe), puis restituée par le Congrès de Vienne.
    En 1806, il avait 15 ans ! Un Marie-Louise avant la lettre ou un enrôlement en 1811 ? Nous l’ignorons.
    D’autres encore, sans doute. Parmi eux, retrouvés grâce aux rapports administratifs conservés aux Archives Départementales mais dont la trace avait été perdue dans les registres paroissiaux, deux des fils de Jean-Pierre Rochet dit « l’Béni » :

  • Jean ROCHET, né le 24 novembre 1783 au Grand-Bornand, mort à la bataille de Leipzig, 16-19 octobre 1813, 29 ans. Sa feuille de route conservée dans les archives familiales pouvait laisser penser qu’il n’avait pas répondu à la réquisition et l’on imaginait sa fuite en Valais ou ailleurs, loin des fureurs de la guerre… Il n’en fut rien, hélas.

    27.09.1805 (5 vendémiaire an XIV) : ordre de mobilisation : « En exécution de la circulaire de M. le Sous-Préfet d’Annecy du 5e complémentaire dernier, il est enjoint à Rochet Jean feu Jean Pierre conscrit de la réserve de l’an 13 désigné par M. le Préfet pour faire partie de la compagnie de réserve du département, d’être rendu à Chambéry le dix du courant à neuf heures du matin à l’hôtel de la préfecture, sous peine d’être poursuivi et puni comme réfractaire. Grand Bornand, le cinq vendémiaire an quatorze. N. Perrilliat Botonet maire. Il lui sera délivré une feuille de route. »

  • François Sylvestre ROCHET, né le 13.08.1792 au Grand-Bornand, mort à la même bataille de Leipzig, 21 ans.

Savaient-ils, les deux frères du Crozat et des Envers, qu’ils se trouvaient sur le même champ de bataille ? Leur différence d’âge laisse penser qu’ils l’ignoraient sans doute, enrôlés à des époques et dans des corps d’armée différents. Jean a passé huit ans sous les drapeaux français, François Sylvestre, une seule année, avant de trouver tous deux la mort dans ce qui fut la plus grande défaite de Napoléon contre l’Europe entière liguée contre la France. Un boulet prussien pour l’un, un coup de sabre d’un uhlan, pour l’autre ? Quelle importance, les frères Rochet ont été deux soldats anonymes parmi les 90.000 victimes françaises de cette hécatombe.
Et pendant ce temps, deux autres frères de la même famille, François Alexis ROCHET né le 08 août 1788 et décédé au Grand-Bornand le 12 juin 1866 et son frère Joseph, né le 14 février 1791 et décédé au Grand-Bornand le 27 juin 1873, se trouvaient simultanément sous les drapeaux français. Au total quatre des six fils du Béni. Mais alors que leurs deux frères allaient mourir à Leipzig, François Alexis avait combattu en Espagne où il fut longtemps retenu prisonnier, tandis que Joseph, conscrit de 1811, désertait en janvier 1813 lors du passage du Mont-Cenis. Caché au Grand-Bornand jusqu’en juillet de la même année, il fut dénoncé et incorporé au 35e de ligne et partit à son tour, laissant sa famille payer pour les garnisaires et les amendes entraînés par sa désertion. Si François Alexis s’est marié au Grand-Bornand dès 1817, Joseph a attendu 1824 pour épouser la nièce de son probable dénonciateur, fort opportunément décédé en 1823 au Grand-Bornand !

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Médaille de Sainte-Hélène

En 1857, Napoléon III créa en France la médaille de Sainte-Hélène destinée à honorer les soldats survivants des guerres de la République et du Premier Empire. Cette mesure fut étendue aux Savoyards après le rattachement. C’est ainsi qu’en 1867, François Alexis ROCHET obtint la sienne. Joseph, en revanche, ne la reçut pas. Même si quatre frères avaient servi simultanément, même si deux d’entre eux étaient morts pour la France, on n’allait pas décorer un déserteur, fut-il devenu un vieillard indigent !

Transcription d’une liste établie par la préfecture de Haute-Savoie (extrait).
Canton de Thônes, commune du Grand-Bornand,
Nom : Rochet Joseph, né le 14.02.1791
Revenus : Pauvre
Service militaire : Incorporé en 1813 dans le 35e de ligne, 3e bataillon, 2e compagnie, passé en 1814 dans le 6e de ligne, 3e bataillon, 2e compagnie. Fait partie d’une famille dont les quatre fils, lui compris, furent présents sous les drapeaux à la même époque. L’aîné et le cadet moururent à la bataille de Leipsick.

Pour conclure cet article, quelques ordres de grandeur qui nous ramèneront au XXIe siècle. Si on se réfère aux chiffres donnés par le chanoine Pochat-Baron dans ses ouvrages Histoire de Thônes (1925) et Les paroisses de la Vallée de Thônes (1941), la population des paroisses étudiées s’élevait à 8501 habitants dans les années 1801-1802. On mariait donc en règle générale, environ 1,7% de la population chaque année, mais on a atteint 3,8% en 1813 ! A titre de comparaison, en France dans la deuxième moitié du XXe siècle, on a marié un maximum de 1,6% de la population en 1972, les enfants du babyboom, alors que les mariages et unions civiles ne concernent au début des années 2000 plus que 0,9% de la population chaque année. Les raisons sont connues, évolution de la société, des mœurs et de la démographie, natalité en baisse et augmentation de l’espérance de vie. Que deviendront ces chiffres dans quelque temps, lorsque le « mariage pour tous » version 2013, sera entré en vigueur ? Les Amis du Val de Thônes auront à cœur de revoir les statistiques, non par amour des chiffres, mais pour témoigner de l’histoire et du patrimoine culturel de leur cher coin de terre, pour continuer à faire vivre la mémoire des Valthônois.

Jean-Philippe Chesney, Monique Fillion, Erwan Pergod

Sources


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