Le patronyme Genans, Genand

Genans, Genand, partis des Pesets, installés très tôt aux Villards, un nom bien de chez nous, avec de nombreux porteurs qui furent syndics, puis maires, géomètres, chefs des pompiers, outre les nombreux agriculteurs qui ont façonné une bonne partie du paysage villardin.

Par Philippe Saliger-Hudry

Par Philippe Saliger-Hudry

Thônes – Du «carroz» à la place Avet

C’est un espace situé à la limite de l’enceinte du XVIe siècle, prolongé d’un terrain non loin du Nom, donc menacé. Elle doit son appellation à sa forme de terre-plein quadrangulaire1, entre le chemin du pont et la porte du couchant [voyez le plan de 1779]. Au XVIIIe siècle, elle est fermée de trois côtés par des maisons ; au milieu, une fontaine toute simple et, vers la porte dite « de Cier » ou du Carroz, elle ouvre encore sur des masures, des courtils et un chemin qui mène à Tronchine par un pont de bois.

Croquis du centre ville de Thônes en 1779

Les transformations commencent avec le projet de reconstruction (dès 1853) du pont à l’entrée de la ville, étroit, dégradé, précédé d’une rampe à 10%. La porte de Cier étant démolie (1838), on envisage en 1856-1857 d’agrandir la place bornée par ses constructions et jardins pour transférer vers le pont de Tronchine le marché aux bestiaux qui s’y tenait ; mais de délicates procédures d’expropriation, de même que le coûteux chantier du nouveau pont dit « à l’américaine » (1857-1859) entravent cette réalisation. Après les démolitions, on procède, en 1860, au nivellement du côté de Tronchine.

Toutefois, du fait de la modernisation de la bourgade sous l’impulsion de ses bienfaiteurs : Joseph Avet, dès 1860, puis les trois frères Agnellet qui se succèdent à la mairie, après l’Annexion, vu l’intérêt croissant des « étrangers » pour la montagne, l’idée du pré de foire s’efface devant la nécessité d’un espace public d’agrément et de promenade. Un décret présidentiel autorisant l’érection du monument en mémoire de Joseph Avet (26 août 1878), l’ancien « Carroz » devient la place Avet, consacrée lors de l’inauguration de la statue en septembre 1879. Des alignements d’arbres y sont plantés et plus tard on installe un élégant kiosque à musique2 pour divertir citadins comme « étrangers » lors des belles soirées estivales, en procurant tout loisir à l’active harmonie municipale d’y faire la preuve de ses talents. De même qu’à chaque Saint Joseph, elle vient donner l’aubade à la statue du bienfaiteur juchée sur son piédestal.

Thônes – La place Avet en 1910 – La statue Joseph Avet – Le bassin

Un siècle après son aménagement, la place Avet connaît un nouveau bouleversement, fin 1967 : le kiosque, vétuste, est démoli et la statue qui trônait au centre, en première ligne, a été mise de côté, son piédestal sévèrement raccourci – sic transit gloria mundi ! La réorientation volontairement touristique de la Vallée3 rendait en effet urgente la construction d’une maison du tourisme moderne et dynamique, pour promouvoir les atouts de la montagne en accueillant chaleureusement ses nombreux visiteurs, été comme hiver (1968).

Thônes – Le kiosque de la place Avet en 1925

Dernière étape, contemporaine : le regroupement (à partir de 2014), dans l’ancienne école des sœurs de la rue Blanche restructurée, d’un pôle culturel élargi = Bibliothèque, Musée, A.V.T., Office du Tourisme, conclu par la démolition de la maison du tourisme à l’entrée de la ville (2019). – En attendant le réaménagement de cet espace stratégique en perpétuelle évolution…

Jean-François Campario.

1 Cf. Constantin & Désormaux, Dictionnaire Savoyard, 1902 : « Quant à la place publique appelée le Câro, son nom lui vient de sa configuration qui était carrée. »

2 C’est en 1925 que Michel Rolland, président de la fanfare, le fait édifier par Eugène Fournier.

3 Le Bulletin Thônes et ses vallées, n° 2, 1967 le confirme : « Maison du Tourisme = à sa construction sera lié un aménagement de la Place Avet, qui doit être de plus en plus un centre d’attraction, de promenades, de repos et de sports. »

Illustration principale : La patinoire Place Avet en 1909

Le hêtre, un ami par temps de disette

Un arbre à feuilles caduques, assez commun à mi-altitude, atteignant 30 à 35 m de hauteur, pouvant devenir bicentenaire, notre Fayard, dit Fau anciennement, en latin fagus soit le hêtre, fut sollicité de façon inattendue de nos jours. On le connait comme très bon bois de chauffage, pour la réalisation de meubles, résistant pour les longs manches d’outils (haches, pioches, pelles, évitant les ampoules aux mains non calleuses). Il donna aussi de nombreux toponymes. Dans les périodes de catastrophes climatiques ravageant les récoltes habituelles, on évoque toujours qu’on se rabattait sur « les herbes », mais pas seulement.

Son fruit, la faîne, sorte de très petite châtaigne triangulaire de 2 ou 3 cm, dans une coque très dure, était donnée généralement aux porcs, mais une fois écrasée elle pouvait aussi fournir une sorte d’huile rancissant peu, comestible ou à usage d’éclairage. Le tourteau restant était donné aux volailles (mais toxique pour les chevaux). On pouvait aussi obtenir un genre de beurre, surtout utilisé contre les parasites. Avant toute chose il était d’usage de laisser macérer ces fruits dans de l’eau, pour éliminer les tanins assez toxiques. Toujours avec ces faînes, et aussi avec l’écorce intérieure du tronc, on obtenait également par broyage une sorte de farine pour confectionner des pains de survie en cas de pénurie, à la guerre comme à la guerre ! On utilisait l’écorce externe réduite en poudre, qui soit disant guérissait de la goutte et des rhumatismes. La faîne grillée pouvait se consommer, comme de nos jours, en apéritif, et les jeunes feuilles en salade.

Les branches tressées servaient aussi à confectionner des parois de granges, comme on a pu en retrouver à Serraval et au Bouchet. Avec les feuilles sèches on pouvait « pailler » les litières des vaches, si la paille venait à manquer.

Bref notre fayard, se révélait un ami utile quand misère survenait, mais aussi quand tout allait bien.

Philippe SALIGER-HUDRY

Dernières nouvelles de Marie Pantalon…

C’est grâce à Monique Fillion que la figure de Marie Pantalon a été sauvée de l’oubli. Au fil d’articles et de conférences, elle retraça l’histoire incroyable de cette Thônaine qui acquit fortune et célébrité en Californie lors de la ruée vers l’or.

Derniers éléments recueillis sur son incroyable parcours…

Partie du Havre pour San Francisco

Des recherches ont été entreprises auprès des archives de Seine-Maritime pour retrouver le passage de Marie Suize vers la Californie et les conditions de son voyage. Ainsi qu’elle l’affirmait à des journalistes du Nevada à la fin de sa vie (1892),  elle a bien voyagé comme un homme depuis Le Havre jusqu’à San Francisco. Elle est enregistrée comme « voyageur de commerce » sur le livre de bord du Ferrière, un navire tout juste mis à la mer. Quand elle arrive à San Francisco, Cap Horn doublé dans le mauvais sens, elle est la 11ème « Française » [au sens de francophone puisqu’elle est savoyarde et ressortissante du Royaume de Piémont-Sardaigne] à débarquer dans cette ville (1).

Extrait de la liste des passagers du Ferrière en juin 1850

Un témoignage précieux est donné par une lettre de Maurice Lacombe, de Scionzier (Haute-Savoie), à sa famille, en 1891 :

De ce moment, je travaillais avec une demoiselle de Tône qui m’a raconté l’histoire de Gimet de Reposoir et de Jakard de Châtillon. C’est elle qui la donné l’argent pour le voyage. En 1850, elle s’est fait couper les cheveux, acheté des bottes, elle c’est habillé en homme et a partit a la recherche de l’or.

Le « Jakard » en question correspond à François Jacquart, également inscrit comme voyageur de commerce et compagnon de Marie sur le Ferrière. Notons que le sexe de cette dernière n’est pas mentionné dans la liste des passagers et qu’elle porte un prénom alors opportunément commun aux hommes et aux femmes !

« Jeanne d’Arc » puis « Marie Pantalon »

Chercheuse d’or chanceuse, Marie exploite des filons fructueux avec ses équipes. C’est elle qui signe les accords, mène ses troupes et sait défendre ses tunnels les armes à la main. Des Canadiens et le « Kennedy Gang » sauront combien il en coûte de s’attaquer à la « Jeanne d’Arc », son surnom. Elle gagne son autre surnom « Marie Pantalon » au fait qu’elle porte toujours ce vêtement qui lui va mieux que tous les autres, aux dires de ses concitoyens.

Évidemment, elle n’échappe pas aux procès ni aux amendes pour avoir transgressé l’ordre : le travesti est alors interdit en Californie, comme au Nevada. Trois fois on voudra la contraindre à s’habiller en femme, d’autant qu’elle prétend bénéficier d’une vieille loi espagnole toujours en vigueur en Californie, permettant aux femmes seules d’exploiter un petit commerce sans payer l’impôt ! Elle paiera toutes les amendes mais restera fidèle au pantalon.

Femme d’affaires avisée, elle achète des terres pour exploiter non seulement le sous-sol mais aussi mettre en valeur la riche terre en surface. Première à produire du vin dans cette partie de la Californie, elle possèdera 30.000 pieds de vigne, cépage Zinfandel, d’origine hongroise, venant probablement de l’est des États-Unis. Elle produit d’autres fruits et aussi des mûriers. Elle est alors propriétaire d’un ranch prospère, réputé pour son vin et son brandy, qu’elle vend dans les magasins de Virginia City (Nevada) ou de San Francisco. Ses annonces dans les journaux pour promouvoir ses produits parlent de Madame Mary Suize Pantaton, ou de Mrs Pants, selon la respectabilité qu’elle veut se donner.

Publicité de 1870 pour le vin produit par Marie Suize Suize

Mais elle aime aussi jouer en bourse, pouvant aller jusqu’à perdre 150.000 dollars en une seule séance. Finalement, elle se laisse entrainer dans l’aventure du Comstock Lode, ce filon d’or et d’argent qui promettait monts et merveilles et qui la ruinera, comme tous les autres.

Morte dans l’anonymat

Ainsi, celle qui selon Maurice Lacombe, « nous dit souvent à moi et à Tardy qu’elle a rempli une caisse d’un mêttre cube d’or. Mais où est ce temps ; il y en a encore, mais plus rare », est morte sans un sou, enterrée dans une tombe inconnue. Celle qui en 1870 déjà, était présentée comme la championne de la revendication pour les droits des femmes en Californie, n’a pas eu droit à la moindre pierre tombale.

Injustice réparée le jour du 180ème anniversaire de la naissance de Marie, par la pose d’une plaque commémorative, lors d’une cérémonie conjointe du comité d’histoire local et des Amis du Val de Thônes. C’était à Jackson, comté d’Amador, en Californie, le 14 juillet 2004.

Cérémonie pour la pose de la stèle commémorative en 2004 à Jackson

Monique Fillion (†)

Sources

(1)- Claudine Chalmers, L’aventure française à San Francisco pendant la ruée vers l’or, 1849-1854, doctorat de civilisation américaine, Université de Nice, 1991.

Cet article est constitué de courts extraits de : Dernières nouvelles de Marie Suize alias Marie Pantalon, héroïne californienne de la ruée vers l’or, par Monique Fillion, pp. 64-66, in Des hommes, des lieux, des histoires, sous la direction de Monique Fillion, collection Amis du Val de Thônes n° 31, 2015.

Autres articles sur le sujet

Par Monique Fillion : 

  • Les chercheurs d’or en Californie et en Alaska, par Monique Fillion, pp. 91-98, in Emigrants de la vallée de Thônes dans le monde, sous la direction de J.-B. Challamel, collection Amis du Val de Thônes n° 16, 1991.
  • Dames de Haute-Savoie partout dans le monde, par Monique Fillion, pp. 165-174, in La femme dans la société savoyarde, XXXIVe congrès des sociétés savantes de Savoie, Saint Jean de Maurienne, 1993, publié par la Société d’histoire et d’archéologie de Maurienne, Tomes XXVII et XXVIII, 1992-1993.

Voir aussi l’article du journal Le Monde

Les cabanes de bucherons

Samedi matin, Juliette et Pierre viennent de rentrer du marché. Pendant que Juliette range les courses, j’interroge Pierre, de Glapigny (Thônes) :

Tu as déjà fait une cabane comme celle-là ( Fig.1) ?
Une fois, « aux 4 lettres », sur le chemin qui va au Dard. Sur le cadastre, c’est au croisement des lettres HIJK, c’est pour ça qu’on dit « aux 4 lettres ». C’était vers 1965, peut-être 1966.

A quoi elle servait ?
On n’y dormait pas, on n’était pas très loin de la maison. C’était plutôt un abri, un refuge en cas de mauvais temps et pour le casse-croûte. On y avait amené un fourneau. C’est que les coupes prenaient du temps : couper les arbres, les ébrancher, les écorcer. Puis installer le câble, débiter les billons, les faire glisser jusqu’au câble. Les descendre… C’est plusieurs mois de travail, on commençait au printemps, posait le câble en août et descendait les billons à partir de novembre.

D’où vient l’idée d’une cabane ?
Les cabanes étaient assez courantes pour les grandes coupes de bois, au moins 300 à 400 mètres cubes, souligne Paul, qui nous a rejoint. Lors d’une précédente coupe, vers 1945-48, il y avait déjà eu une cabane pas très loin. Elle avait été faite par les Pisenti, deux frères et leur père. Ils étaient italiens, habitaient Thônes, rue des Clefs. Et eux, ils y dormaient. Venir tous les jours depuis Thônes à pieds, ce n’était pas possible. Ils n’avaient pas le choix ! Alors la semaine, ils y restaient. Quels travailleurs !
Ils descendaient le bois avec des rises (1) : les billons étaient guidés par des perches, ils glissaient sur ces rigoles. Quand ils prenaient trop de vitesse, on interrompait la rise et ils glissaient sur un champ par exemple. C’était beau, ce travail, mais dangereux ! Après, les câbles ont remplacé cela.

Comment on la construit ?
Il faut choisir un endroit plat, avec 4 arbres pour former un quadrilatère. Cela ne prenait pas beaucoup de temps : à 3 ou 4 personnes, c’était fait en 2 jours à peu près. De toute façon il fallait aller vite car les écorces devaient être posées avant de s’enrouler et de casser. Les écorces servaient pour les murs et le toit. On cherchait des épicéas assez gros. Près du pied, on évite les nœuds, ça va bien. On délimite les bords à la hache et on enlève les plaques d’écorce avec un pelieu à sève (2). Comme les arbres étaient en sève, cela fait assez bien. Attention, pas de sapin car l’écorce saute et éclate sans arrêt. On coupait des perches, les attachait aux 4 sapins qui délimitaient la cabane avec des écorces ou du noisetier. Puis on fixait les écorces, avec les meilleurs morceaux pour le toit. On vérifiait l’étanchéité, on ajoutait parfois une deuxième épaisseur sur le toit. La pluie ne passait pas pendant toute la durée du chantier, c’était efficace !

Détail troublant : en 1965, pendant que ses frères faisaient une coupe à Glapigny, Maurice fait du bois à Alex. Une cabane est également faite, mais en planches, et ces dernières amenées avec une jeep. Quelle évolution ! Et ces éphémères cabanes d’écorce, utilisées depuis des siècles, ne surgissent plus au hasard de nos promenades…

Merci à Juliette, Pierre, Maurice et Paul Porret.

Propos recueillis par Stéphane Chalabi.

Fig. 1 Cabane de bucherons dans la forêt du Mont (Thônes) vers 1936 – Photo fonds R.B.

Fig. 2 Hutte de bucherons vers 1905 – Carte postale fonds AVT.

Thônes, un bourg en mutations. Photos vers 1955-1957

Figure 1 Jardins à Thônes

Fig. 1 Jusqu’à la fin des années 1960, le bourg est entouré de nombreux jardins. Ici, on repère le nouveau cinéma et la partie orientale de Thônes, avant le percement de la rue J.-J. Rousseau (1957) – Fonds A.V.T.

Fig. 2 Vue Générale de Thônes

Fig. 2 Dans les années 1950, la séparation entre le bourg et la campagne est encore marquée. On remarque au premier plan le groupe scolaire (achevé en 1913) et, sur la gauche, le nouveau lotissement des Besseaux – Fonds A.V.T.

Fig. 3 Vue Générale de Thônes

Fig. 3 Thônes avant 1957. Les champs sont encore nombreux et travaillés. Des extensions sont pourtant déjà en cours entre le Nom et le Fier, dans le quartier de la gare et, non visibles ici, vers les Perrasses – Fonds A.V.T.