Quatre frères émigrés aux États-Unis confrontés à la guerre de 1914-1918

Quatre frères Gaillard-Liaudon, natifs du Grand-Bornand et émigrés aux États-Unis, ont été mobilisés en 1914. Ils ont suivi quatre chemins différents, et à la fin de la guerre, un seul a repris sa vie d’avant-guerre : celle d’un émigré français à New York.

Lorsque la guerre éclate le 1er août 1914, tous les hommes âges de 20 à 48 ans sont mobilisables, y compris ceux qui ont émigré au-delà des mers. Au début du XXe siècle, quelques Bornandins (une dizaine) ont rejoint les États-Unis. Les routes migratoires ont changé par rapport au XIXe siècle : ils s’établissent désormais à New York alors en pleine croissance ou en Californie. C’est le cas de quatre frères Gaillard-Liaudon, nés au Grand Bornand entre 1877 et 1886, et émigrés entre 1905 et 1908.
Ce sont les enfants de François Gaillard-Liaudon (1848-1927) et de Marie Perrillat-Bottonet (1852-1898). Une famille particulièrement nombreuse composée de quinze enfants dont onze parvenus à l’âge adulte (5 garçons et 6 filles). Cette famille possède une propriété réduite (l’Envers des Poches) et l’été, exploite un alpage à la Duche. À la mort de leur mère, les cinq plus jeunes enfants ont moins de douze ans.

Quatre frères émigrés aux États-Unis au début du XXe siècle

Propriété réduite, famille nombreuse : les quatre fils Élie (né en 1877), Édouard (1880), Claude (1882) et François (1886) rêvent d’une vie meilleure ailleurs. À tour de rôle, ils traversent l’Atlantique.
L’aîné, Élie, vit au Mexique durant une année (28 novembre 1906 – 30 novembre 1907). Il rejoint ensuite la Californie et la ville d’Oakland. Cette ville située sur la baie de San Francisco est alors en pleine croissance. Épargnée par le séisme majeur de 1906, contrairement à son illustre cité voisine, elle accueille la moitié de la population sinistrée de San Francisco (soit 200 000 personnes) et une grande partie de ses activités économiques.

Édouard le deuxième fils, né en 1880. En 1919, après la guerre, il retourne vivre à New York. Son fils Raymond (1913-1995) a correspondu avec ses cousins français jusque dans les années 80

Édouard, le deuxième fils, arrive à New York le 19 mars 1905. Il rejoint, le 30 novembre 1907, son frère Élie à Oakland. Trois ans plus tard, en 1910, il quitte la Californie pour retourner sur la côte Est. Le troisième, Claude, s’installe à New York dès 1905 et y demeure jusqu’en 1914. Quant à François, le plus jeune, beaucoup d’incertitudes demeurent. Il effectue son service militaire à Annecy durant deux ans (novembre 1907 – septembre 1909) mais est déclaré insoumis par les autorités militaires en 1912, ayant émigré aux États-Unis sans en avoir fait la déclaration. On sait cependant qu’il vit à New York, lieu de naissance de son fils en 1913.
En 1910, New York compte cinq millions d’habitants et les frères Gaillard-Liaudon y exercent la profession de garçon d’hôtel. Trois des quatre frères se marient. Et comme souvent dans l’histoire des migrations, ils épousent des compatriotes, récemment émigrées. François fait une nouvelle fois exception puisque sa femme est belge. Quant à Claude, resté célibataire, il envisage certainement la fin de son exil. En 1913, il achète une propriété à Magland (Haute-Savoie), là où vivent deux de ses sœurs.

En 1914, trois frères sur quatre vont répondre à l’appel de la patrie

Lorsque la guerre éclate le 1er août 1914, cinq enfants Gaillard-Liaudon sont mobilisés : les quatre émigrés aux États-Unis et leur jeune frère Jean-Aimé (né en 1893) resté au Grand-Bornand. Dès l’annonce de la guerre, les trois habitants à New York s’embarquent pour la France y compris François dont l’armée avait perdu la trace. Ils se présentent à Annecy le 28 août 1914 et regagnent leur unité. Édouard et Claude sont incorporés en tant qu’artilleurs. François intègre le 30ème régiment d’infanterie d’Annecy et rejoint ainsi son jeune frère Jean-Aimé. Les épouses et les enfants traversent également l’Atlantique. La femme d’Édouard et son fils âgé d’un an s’installent à Magland chez leur belle-sœur ; celle de François et son enfant gagnent le Grand-Bornand.
Quant à l’aîné Élie, installé en Californie, il n’effectue pas le long voyage vers l’Europe et ne répond pas à l’appel de la patrie. Certainement, pensait-il que la guerre serait terminée avant qu’il n’arrive. Il est déclaré officiellement insoumis le 4 novembre 1914 et perd la nationalité française.

Élie Elie, le fils aîné né en 1877, posant avec sa femme Maria. En 1914, il n’est pas rentré en France

La Grande Guerre : blessures, mort et désertion

Comme neuf millions de Français, les frères Gaillard-Liaudon vont vivre les souffrances de cette guerre. Les plus exposés sont les deux fantassins (François et Jean-Aimé). En septembre 1915, ils participent tous les deux à la bataille de Champagne. Cette offensive que le général Joffre considérait comme l’opération principale de la campagne 1915 devait selon L’État major français entraîner la rupture du front et mettre fin à la guerre de position. La préparation d’artillerie débute le 22 septembre, l’attaque des fantassins est fixée le 25 septembre à 9h15. Les deux frères Gaillard-Liaudon sont, avec le 30ème RI, dans le secteur de Perthes-lès-Hurlus. Jean-Aimé est tué à seize heures le 25 septembre ; quant à François, il est grièvement blessé deux jours plus tard, dans le même village. Il reçoit une balle explosive à la cuisse droite. La bataille de Champagne se poursuit jusqu’au 9 octobre. La rupture du front n’a pas eu lieu, les troupes françaises ont avancé de trois à quatre kilomètres au prix de 27 851 tués, 98 000 blessés et 53 000 prisonniers.

François est hospitalisé et débute alors une longue convalescence de dix-huit mois. Le 25 mars 1917, il obtient une permission avant de réintégrer le front. Il prend alors la direction de Bordeaux, s’embarque à bord du Chicago et arrive à New York le 6 avril 1917.
Il déserte, fuit la guerre… qu’il retrouve de l’autre côté de l’Atlantique. Il arrive, en effet, à New York, le 6 avril 1917, le jour même où les États-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne. Pour François, ce sont d’autres retrouvailles. Il rejoint son épouse. Après deux années passées au Grand-Bornand, elle est retournée vivre à New-York en 1916, laissant en Haute-Savoie, son fils alors âgé de trois ans.

Claude, le troisième fils, né en 1882. A la fin de la guerre, il reste en France et se marie à Magland

Les deux autres frères effectuent toute la guerre en tant qu’artilleur. Ils sont démobilisés en février 1919. Édouard retourne à New York le 17 août 1919. Il y retrouve sa femme mais également son fils Raymond. Ce dernier, né en 1913, est revenu à New York le 1er janvier 1918. Sur la liste des passagers du bateau, il est impossible de savoir qui l’accompagnait.

Claude, le troisième frère, a été gazé en 1917 et souffre de complications pulmonaires. Pour lui, c’est la fin des voyages, il habite désormais à Magland en Haute-Savoie, il se marie en mai 1919 avec Marie-Françoise Burnier et meurt en 1940, âgé de 57 ans. Sa vie, comme beaucoup d’autres, a été écourtée par les séquelles de ses blessures.

François réapparait puis disparaît à nouveau

Alors que ses frères sont démobilisés en février 1919, le même mois, François est capturé. De retour en France, peut-être pour rechercher son fils, il est arrêté puis écroué à la maison d’arrêt d’Annecy le 3 février 1919, pour être traduit devant le conseil de guerre pour désertion. Il est dirigé sur la prison militaire de Grenoble le 14 mars et parvient à s’en évader le 31 mars. Il reprend sa vie de clandestinité et retourne une nouvelle fois aux États-Unis.

François le 4ème fils, une forte tête

Il obtient même la nationalité américaine le 26 juin 1919 au Camp Dix dans le New Jersey. Un camp militaire, créé en 1917 pour accompagner la mobilisation militaire des États-Unis et qui est devenu en 1919, un camp de transit et de démobilisation pour tous les soldats de retour d’Europe. François profite d’une loi américaine votée en 1918, qui donne la possibilité à tout étranger ayant servi dans l’armée durant le conflit de demander sa naturalisation sans preuve de résidence obligatoire de cinq ans aux États-Unis.

Au Grand-Bornand vit toujours son fils Claude, alors âgé de 6 ans. Ce jeune enfant habite au hameau du Bouchet chez sa tante Elisabeth (1878-1927), veuve depuis ses 20 ans de Jean Perrillat-Monet. C’est la mère de Pierre à Guite (1897-1976). Au recensement du Grand-Bornand de 1921, Claude, le fils de François, est la seule personne de la commune dont l’âge et le lieu de naissance ne sont pas mentionnés. Il s’agit alors d’un enfant sans papiers, fils de déserteur. Né à New York, émigré au Grand-Bornand à l’âge d’un an, il attend sans aucun doute le retour d’un père, qu’il n’a jamais véritablement connu.
François réapparaît au début de l’année 1925. Il se présente au Consulat français à New York et souhaite bénéficier de la loi d’amnistie votée en France le 3 janvier 1925. Cette loi accorde une amnistie pleine et entière pour les faits de désertion à condition que les déserteurs aient appartenu trois mois durant à une unité combattante, ou aient été blessés ou faits prisonniers et n’aient pas eu d’intelligence avec l’ennemi. Mais la demande doit être enregistrée auprès du bureau de recrutement. François traverse donc une nouvelle fois l’Atlantique et se rend à Annecy le 8 juin 1925. Il est ainsi rayé du contrôle de la désertion et laissé libre. Il donne comme lieu de résidence le village du Grand-Bornand mais revient à New York le 21 octobre 1925, sans son fils.

Au Grand-Bornand, aujourd’hui encore, la plupart des personnes interrogées au sujet de ce fils Claude évoquent qu’il aurait été abandonné par son père. Quant à François, de retour à New York, les autorités militaires le perdent de vue. Sur sa fiche matricule est indiqué en marge et au crayon papier « qu’il serait mort à New York en 1932, l’avis de décès a été demandé au ministère de la Guerre le 9 février 1932 ». Mais en 1938, lors du mariage de son fils, François alors âgé de 58 ans, est bel et bien vivant. Il réside toujours à New York, à la même adresse que celle déclarée en 1925.

Après la guerre, Élie et François n’ont plus donné de nouvelles à leur famille restée en France. Seul Édouard, retourné à New York, puis son fils Raymond ont entretenu une correspondance régulière. Chaque année et jusque dans les années 80, ils présentaient leurs vœux à leurs cousins français vivants à Magland et au Grand-Bornand. La correspondance s’est ensuite arrêtée probablement au décès de Raymond en 1995.

Jean-Philippe Chesney

Sources:

Témoignages oraux auprès des descendants : Denis Gaillard-Liaudon
Recherches effectuées par Jean-Claude Gaillard Liaudon
Archives départementales :
– Fiches matricules
– État-civil du Grand-Bornand
https://www.libertyellisfoundation.org/
Photographies : famille Denis Gaillard-Liaudon

Pour en savoir plus sur les origines de la famille Gaillard-Liaudon:

– La famille Hugon (Gaillard-Liaudon) du Grand-Bornand

Éboulement de la perrière à La Clusaz

Parvenir à dater l’éboulement rocheux de la Perrière de La Clusaz est assez difficile. Aucun texte officiel ne le relate et l’événement s’est de plus effacé de la mémoire des populations locales.

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Une nouvelle année 2018 particulièrement arrosée

Torrents en crue, routes coupées, 140 pompiers mobilisés : la vallée de Thônes a été fortement touchée le jeudi 4 janvier par le passage de la tempête Eléonore. Un phénomène intense mais pas exceptionnel.

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Le dossier Jacomet

Alors que des membres des Amis du Val de Thônes travaillent au rangement  de leurs ouvrages – répertoriés au CASSS (Catalogue des Sociétés Savantes de Savoie) – dans la nouvelle bibliothèque, Salle Tournette, ils découvrent un livre dont le titre « Bernadette Soubirous » les interpelle.

Pourquoi ce livre figure-t-il dans leur collection ? Y a-t-il un lien entre Sainte Bernadette Soubirous, petite bergère de Lourdes, et le Val de Thônes, ou même Thônes en particulier ?

     – « Eh bien, vous ne croyez pas si bien dire » leur répond Jacques Vulliet. « Il y a bien un personnage-clé du procès qui…« 

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«Emmontagner», souvenirs d’enfance

Le Tavaillon – Grand Bornand 1959 – Crédit photo Photo Video Service

Chaque année depuis 1925, ma famille emmontagne à l’alpage du Tavaillon.

Le printemps 1953 – j’avais 10 ans – s’annonce précoce. Les belles journées de mars et avril ont eu raison du manteau neigeux. Tout laisse espérer une montée à la montagne début mai sauf intempéries de dernière minute ; car la météo en ces lieux est souvent capricieuse, voire un retour de la neige. Tout est possible. Continuer la lecture de « «Emmontagner», souvenirs d’enfance »

Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand

Introduction des Amis du Val de Thônes

De village de montagne entre les massifs des Bornes et des Aravis, typiquement rural au début du 20ème siècle, le Grand-Bornand s’est ouvert aux tourismes d’été et d’hiver surtout à partir des années 1950.

Ce village comptait 2019 habitants en 1900, mais les communications restaient difficiles du fait de sa situation de village de montagne dont l’altitude s’étend de 952 m à plus de 2000 m (Mont Lachat 2100 m, La Pointe-Percée 2752 m) et où les moyens de locomotions étaient essentiellement la traction animale. Éloigné de 10km du gros bourg qu’est Thônes, il n’y avait aucun médecin, ni pharmacien à proximité ! Continuer la lecture de « Petit historique de la Pharmacie au village du Grand-Bornand »

Décembre dans notre Val de Thônes …autrefois !

le-danay-hiver-2014-2015
Le Danay – Hiver 2014-2015

De nos jours, ce mois de décembre est souvent consacré en grande partie aux préparatifs des fêtes de Noël et du jour de l’an.

Avant le début du XXe siècle, la vie dans notre Val de Thônes, encore très rural, était rythmée par bien d’autres occupations. On a tort de croire que les villages entraient dans une certaine léthargie et que la neige, si elle était déjà tombée, gardait chacun dans « sa tanière » ! Continuer la lecture de « Décembre dans notre Val de Thônes …autrefois ! »

En 1417, Thônes devient savoyarde

Françaises en 1860 seulement, Thônes et ses vallées possèdent une autre particularité : elles furent parmi les derniers territoires à devenir savoyards au XVe siècle.

Il y a 600 ans, le 21 mars 1416, mourait à Rumilly, Blanche de Genève. Cette disparition allait accélérer la prise de possession de la vallée de Thônes par le duc de Savoie Amédée VIII. Cette possession devient effective l’année suivante, en 1417. La cérémonie du 28 décembre 1417 marque en effet l’incorporation définitive de la ville et du mandement de Thônes au duché de Savoie.

Pourquoi la mort de Blanche annonce-t-elle la cession de Thônes au duc de Savoie ? Continuer la lecture de « En 1417, Thônes devient savoyarde »

Vous dites reblochon ?

Un vocable si caractéristique des vallées de Thônes et des Aravis qu’il semble remonter à la nuit des temps…

Pas tout à fait vraisemblablement, mais du moins au Moyen-âge, lorsque les moines et autres seigneurs concédaient albergements [1] et autres admodiations [2] de leurs alpages aux éleveurs qui payaient annuellement une cense – un loyer appelé l’auciège – calculée au prorata du produit de la traite des vaches qu’ils menaient en alpage. Continuer la lecture de « Vous dites reblochon ? »