Le goulet du Fier

Ce lieu est bien tombé dans l’oubli. Qui l’a déjà repéré, 400 mètres en amont du pont de Chamossière, entre Thônes et Les Clefs ? Qui connaît l’appellation « rochers de la fontanette » qu’on trouve sur certaines cartes pour le désigner ? Voici 4 raisons pour le découvrir ou le redécouvrir… Continuer la lecture de « Le goulet du Fier »

Jo lecardon

Un mystérieux correspondant a contacté les Amis du Val de Thônes en cette fin d’année, voici son message :

Je suis arrivé à Thônes dans le début du mois de Mai.
J’étais serré dans une boite en carton de couleur vive avec mes congénères.
L’un d’eux m’a expliqué pendant mon voyage que les aïeux de ma famille « les Astéracées » connaissaient bien ce pays car ils y avaient été introduits par des huguenots fuyant la révocation de l’édit de Nantes.

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Des cardons au pied du Parmelan (Photographie Monique Fillion)

Ensuite on m’a recouvert de terre. Je ne voyais plus rien et seul un peu d’eau me rafraîchissait.
J’étais très anxieux lorsqu’un matin j’ai vu la lumière.
J’ai regardé autour de moi et oui, j’étais dans un potager !
Mes feuilles, profitant d’un beau printemps ont poussé assez vite ce qui m’a permis de voir et surtout d’entendre mes cousins germains les artichauts qui discutaient du fond de leur cœur !
L’été a passé rapidement et j’étais heureux car je n’étais plus un légume oublié dans ce beau pays.
L’automne par ses jours plus courts a annoncé son arrivée et un beau matin on m’a enveloppé dans un sac ! J’avais tellement peur que quelques jours après mes feuilles sont devenues toutes blanches.
Ensuite on m’a déraciné et actuellement je suis dans une cuisine. Il y a une grande marmite d’eau qui chauffe et j’ai bien peur que cela soit pour moi.
Mon jardinier m’a dit qu’il avait récupéré des graines. Ainsi l’an prochain mon clone prendra ma place.
Je pense que ma dernière minute arrive aussi pensez à moi lorsque vous allez inviter le gratin à votre table !
Je suis tellement étourdi que j’ai oublié de vous dire mon nom !
Mais c’est sûr vous avez forcément trouvé ?

Jo lecardon

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Un plat de cardons, recette traditionnelle des fêtes de fin d’année en Val de Thônes (Photographie Danielle Perrillat-Mercerot)

Très bonne année 2016 aux Amis du Val de Thônes et à leurs lecteurs,

Pour les Amis du Val de Thônes, l’équipe de rédaction
Pour Jo lecardon, Patrick Rocher

La rue Blanche à Thônes

La rue Blanche porte ce nom en rappel des Dames Blanches, les veuves des comtes de Genève qui, au début du XVe siècle, possédaient la maison seigneuriale située au bout de la rue. Le seul vestige visible aujourd’hui est une porte avec linteau en accolade et imposte, possibles rescapés du grand incendie de 1453 qui détruisit tout le centre de Thônes.

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Vues comparées du tracé de la rue Blanche en 1730, 1860 et 2014

Déjà, au début du XIXe siècle, le cimetière avait été transféré à son emplacement d’aujourd’hui. La rue Blanche doit son apparence actuelle à l’incendie du 24 octobre 1848 (16 maisons brûlées) : un nouvel alignement, en retrait, est alors décidé. Avant 1914, on y trouve la gendarmerie. Les premiers arbres sont plantés vers 1905 – 1910.

Dans la vue prise vers 1860, à l’angle du Carroz on voit l’école des filles qui vient d’être construite (1851-1853). On y installe d’abord, dès 1865, une salle d’asile (en fait une garderie pour les petits enfants de la ville). La parcelle contiguë, vide de tout édifice, est achetée en 1867-1868 pour construire un nouveau bâtiment (devis en 1870). Avec l’aide financière de Joseph Avet, un nouvel immeuble est réalisé dans la foulée : c’est l’actuel musée, qui porte encore son ancienne désignation « Asile Avet », dont la plaque a été détériorée par les bombardements de 1944. Jusque dans les années 1960, le rez-de-chaussée accueillait les enfants de la maternelle. Certains se souviennent de « la prison », un espace entre des doubles portes où les enfants les plus turbulents exécutaient leur punition !

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La rue Blanche un jour de marché

Jusqu’en 1960, le bâtiment de l’ancienne école des filles, accueillait côté rue Blanche, le syndicat d’initiative et la bibliothèque. Les anciens Thônains se souviennent de la balade vespérale qui menait à l’observation du baromètre enregistreur à aiguille, pour connaître la météo du lendemain… Le syndicat d’initiative a longtemps été tenu par Melle Héloïse Mermillod. Jusqu’en 1955, elle donnait ses textes manuscrits à Mme Simone Burnier qui les dactylographiait. En 1968 le recteur Angelloz, maire, crée la bibliothèque municipale dans un petit local de l’ancien presbytère. Elle est tenue jusqu’en 1974 par Mme Péri, puis par les sœurs Monique et Maryse Domenge jusqu’en 1991. En 1988, Madeleine Pessey remplace Monique puis succède à Maryse Domenge. Dès 1975, Les Amis du Val de Thônes occupent l’entrée et un couloir d’accès au 1 rue Blanche. En 1994 ils font exécuter, à leurs frais, les travaux qui permettront l’aménagement de l’arrière-cour, du sous-sol, et surtout de la grande salle qui verra la création du Village du Val de Thônes en maquettes, unique création de ce type en Savoie.

Clin d’œil amusant : les photographies de 1860 et 2014 montrent en bas de la rue Blanche le même bâtiment, à peine construit ou en cours de rénovation. Dans la vue ancienne, c’est la « nouvelle » école des filles. Dans la vue récente, on devine sous les grues le nouvel aménagement du « pôle culturel » qui abritera la bibliothèque, Les Amis du Val de Thônes… Et depuis octobre 2015, nous savons que s’y trouvera aussi l’office de tourisme.

Avec la construction de l’office de tourisme en 1960, place Avet (maire : Antoine Bleyon), la réouverture du musée le 20 juin 1982, après sa restructuration initiée par le maire Jacques Golliet, puis le passage de la bibliothèque au rez-de-chaussée du musée, une première page s’était tournée. Mais aujourd’hui, s’opère un véritable Retour vers le futur, version Thônes !

Monique Fillion, Stéphane Chalabi, Joël D’Odorico

n.b. : cet article a également été publié dans le bulletin municipal de Thônes paru fin 2015.

Dans la cour de récréation…

« Touché ! T’es fait prisonnier ! »

« Le fermier est dans son pré, dans son pré… ! »

Qui n’a pas entendu ces paroles résonner dans la cour de récréation de son école ! Eh oui, la récréation, moment très attendu par les enfants qui assis devant leur pupitre se levaient aussitôt que le maître avait annoncé « Allez, c’est l’heure de la récréation » après avoir entendu la cloche ou la sonnerie ! Avant de sortir, certains prenaient dans leur sac ou leur poche leur « goûter ». C’était souvent un morceau de pain et une barre de chocolat, une part de gâteau fait maison ou quelques biscuits, enveloppés dans un morceau de papier, grignotés par petits bouts ! Puis ce furent les « goûters prêts à être consommés », achetés déjà enveloppés.

Et de nos jours… plus de « goûters », ils sont interdits dans la cour de récréation !

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Ce moment privilégié qu’est la récréation n’a pas toujours existé. C’est en 1866 qu’un ministre de l’instruction publique aux idées avancées, Victor Duruy, institue la récréation : pause de dix minutes octroyée aux élèves pendant les cours de la matinée. De nos jours, les élèves des écoles primaires ont deux récréations de vingt minutes chacune, une le matin, l’autre l’après-midi.

L’atmosphère des cours de récréation était bien différente entre les écoles des villes et de la campagne. L’espace « cour » peut être un espace resserré entre les murs des alignements des classes ou au contraire ouvert sur le paysage alentour. Autrefois, il était souvent en terre battue ou recouvert de gravillons. A l’heure actuelle, la cour possède un revêtement goudronné. Le nombre d’enfants dans l’école a aussi son importance.

Si certaines écoles étaient mixtes dans les zones rurales, à cause du nombre d’élèves, filles et garçons étaient souvent scolarisés les unes à l’école des filles et les autres à l’école des garçons. Même si ces deux écoles étaient situées dans le même bâtiment, les cours de récréation étaient séparées, parfois par un grand mur comme au groupe Thurin, certains Thônains s’en souviennent encore ! La mixité n’a été rendue obligatoire qu’en 1975 par M. Haby, ministre de l’éducation nationale.
Filles et garçons ont des jeux en commun, mais certains jeux sont davantage pratiqués par les uns ou par les autres.

Le ballon prisonnier met en présence 2 équipes plus ou moins nombreuses sur un terrain représentant aux extrémités « les prisons ». Le porteur du ballon essaie de toucher quelqu’un du camp adverse pour l’envoyer en prison ! La partie commençait au début de la récréation… mais connaissait rarement de fin, à cause de la sonnerie marquant la fin de la récré !

Un, deux, trois, soleil ! Que de contestations entre les joueurs et le meneur de jeu ! « je t’ai vu bouger », « tu t’es pas arrêté quand je me suis retourné ! »…

Chat perché ! Dans les cours actuelles, peu d’emplacements existent pour y jouer !

Les 4 coins : Il est facile de tracer un grand carré sur le sol et de placer un élève à chaque coin, plus un au centre qui donne le signal. Aussitôt les joueurs se déplacent en courant soit sur les côtés, soit en diagonale et ne reste au centre que celui qui n’a pu trouver à se placer dans un coin !

recre_2Parmi les jeux qui demandent moins de participants, on peut citer la marelle tracée au sol qui permet, en poussant une pierre de cases en cases et en sautant à cloche-pied, de partir de la case Terre et au bout de 8 sauts d’arriver à la case Ciel !

« Tiens voilà main droite, tiens voilà main gauche… » se joue par deux, en se faisant face à face, les enfants frappent alternativement leurs mains sans se tromper et en chantant tout en accélérant le rythme des frappés.

recre_3Le jeu de l’élastique est relativement récent. Un très grand élastique est tendu entre les chevilles de deux joueurs. Un troisième doit sauter pour rassembler, croiser, les 2 côtés tendus de l’élastique… en faisant de multiples figures.

On peut jouer à la corde à sauter individuellement ou bien à trois, comme pour l’élastique, en chantant des comptines « Lundi, mardi, mercredi… » qui accompagnent les tours de corde.
Parmi les jeux de groupe figurait aussi celui de « Passe, passera, la dernière… » où par deux en se tenant les mains, on passait sous les bras tendus de ses camarades.

recre_4S’il est bien un jeu qui a occupé des générations d’écoliers, c’est celui des billes ! De nombreuses règles, adaptées par les enfants eux-mêmes, ont permis des parties mémorables : s’approcher le plus rapidement du « pot », poursuivre la bille adverse en faisant des « carreaux ». On gagnait ou perdait des billes. Mais que d’échanges ont été réalisés pour avoir la bille convoitée parce qu’elle était aux couleurs multiples ou à cause de sa taille : avoir un  « calot » ou un « boulet », quelle chance ! Eh bien, de nos jours ce jeu a été écarté des cours de récréation, car jugé trop dangereux…

D’autres jeux ont eux aussi complètement disparu des cours de récréation. Le jeu de balle(s) lancée(s) contre un mur, associé à des mouvements du corps pendant qu’une comptine était chantée : « d’une main, de l’autre main, bras croisés, double bras croisés, génuflexion… », ou bien Colin-maillard, aux gendarmes et aux voleurs ou à saute-mouton.

recre_5Quelques enfants ont joué aux osselets, jeu d’adresse où les 4 osselets plus « le roi », l’osselet rouge, devaient être lancés tour à tour ou par groupe, rattrapés selon des règles données.

Pour désigner le meneur d’un jeu, on plombait : « Caillou, ciseaux, papier » (le caillou écrase les ciseaux, qui eux-mêmes gagnent sur la feuille !).
D’autres ritournelles avaient aussi ce rôle « Am, stram, gram, pique et pique et colegram… » ou « Plouf plouf ce sera toi qui ira… » ou encore « Un petit cochon pendu au plafond… ». A chaque mot, l’enfant qui chantait touchait un des ses camarades. Celui sur qui tombait la dernière syllabe était choisi ou éliminé, selon la règle convenue. Des jeux de ronde qui n’existent plus guère sauf peut-être celui appelé la chandelle ou le facteur ou le mouchoir : les enfants sont assis en rond, un autre court autour et doit déposer un foulard derrière un de ses camarades sans que celui-ci s’en aperçoive.
La ronde était aussi l’occasion d’entonner des chansonnettes : « Le fermier est dans son pré, dans son pré… » ou « Si tu veux faire mon bonheur… » ou « Bague, bague, tu l’auras… ».

recre_6Une activité a passionné des générations d’enfants à partir des années 50 : les échanges d’images que l’on trouvait surtout dans les plaques de chocolat Poulain, Kohler, Cémoi…, dans le but de compléter sa collection. Ces images étaient ensuite collées sur des albums qui avaient pour thème la géographie, la vie des d’animaux, les minéraux, les grandes inventions…
Maintenant les enfant échangent des vignettes représentant des footballeurs ou des cartes du jeu de « Pokémon »… cartes qui ne sont plus trouvées au hasard des plaques de chocolat mangées, mais achetées !

Le jeu de football est toujours autorisé dans la cour de récré mais avec un ballon en mousse qui n’est pas dangereux pour les enfants jouant alentour.

La cloche ou la sonnerie donne le signal de rentrée dans la classe. A grands regrets les enfants d’aujourd’hui rangent ballons, élastiques ou cordes à sauter comme le faisaient voici quelques années leurs aînés avec les billes.
Ce temps de détente leur a permis d’avoir un moment de partage et de vie en groupe où des règles doivent être respectées. Et même si quelquefois surgissent des contestations plus ou moins brutales, la récréation reste un instant privilégié pour l’apprentissage de la vie en commun.

Et nous adultes, nous avons certainement de magnifiques souvenirs de nos récréations d’antan. Peut-être avez-vous joué à d’autres jeux non cités ici, aussi n’hésitez pas à nous faire part de vos souvenirs !

Danielle Perrillat-Mercerot

Illustrations :
Les albums et collections de Danielle Perrillat-Mercerot.
Les images anciennes sont tirées de Jeux, chants, rondes, comptines de G. Henri Blanc, 83570 Cotignac, édition à compte d’auteur.

La régie, fille de la fée électricité

Si, depuis le début du XXe siècle, de petites unités de production d’énergie pouvaient satisfaire des besoins particuliers, l’extension de la demande a bientôt mis en évidence la nécessité de regrouper les moyens : l’union fait la force !

La décision de la création d’une association intercommunale a été prise le 21 septembre 1928 par 12 des communes du canton (*) sous l’impulsion d’Eloi Cuillery, conseiller général, la loi permettant aux collectivités locales de s’électrifier par leurs propres moyens dès lors que les sociétés privées n’étaient pas en mesure de distribuer l’énergie aux petites communes. Seul manque le Grand-Bornand qui rejoindra les autres en 1929. La Giettaz s’associera au canton en 1933. Le nouveau syndicat intercommunal demande l’autorisation d’exploiter son réseau d’énergie électrique sous la forme d’une régie fin 1930, et c’est le 28 avril 1931 que naît la  « Régie du Syndicat Intercommunal d’Électricité de la Vallée de Thônes ».

Le nouveau syndicat désireux d’améliorer au plus vite la situation accepte en 1930 la proposition de Léon Laydernier, directeur des Forces du Fier, de remplacer la ligne principale haute tension 5000 V venant de Vignères par une ligne en 35000 V, la commune de Thônes se chargeant de faire construire un poste de transformation sur un terrain communal situé au même emplacement que le poste actuel sous la Roche de Thônes. Ce transformateur d’une puissance de 400 kW maximum, l’équivalent d’une industrie moyenne actuelle, transformera cette énergie en tension 10000 V pour la redistribuer aux quartiers et hameaux de Thônes et à toutes les communes inscrites au syndicat avant la distribution terminale en 110 V, et 220 V triphasé. Une plaque « Forces du Fier » est restée sur le bâtiment jusqu’à la réfection relativement récente des postes transformateurs.

Ce n’est qu’à la suite de la création de cette régie que le réseau peut enfin se développer dans le canton. A titre d’exemple, pour Saint-Jean-de-Sixt, ce n’est qu’en juillet 1932 que l’électricité débarque dans les foyers. Une illumination particulière est organisée le 14 juillet pour fêter l’événement.

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Marcel Burel

C’est Marcel Burel, jeune ingénieur du génie rural, qui est recruté et qui prend la direction de cette nouvelle régie. Il dira plus tard (**) que c’est à cause de ses grosses chaussures et de sa tenue qu’il a été choisi car il avait appris que la régie recherchait un « gars de terrain » pour la diriger. Auparavant il avait déjà travaillé en Isère, Savoie et Haute-Savoie, depuis Lyon où il résidait. Il faisait tous ses déplacements en moto. C’est sur un chantier à la Clayette (71) qu’il apprit l’existence de ce poste à responsabilité proposé à Thônes : il  fit le détour pour se présenter au syndicat en rentrant à Lyon.
Marcel Burel prend son nouvel emploi à bras le corps. Il consulte et se renseigne sur les besoins réels des gens, visitant dans toutes les communes les entreprises, hôtels, fermes et particuliers.

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Eloi Cuillery

Il est fort surpris, chez les agriculteurs, de voir qu’on lui réclame un branchement non pas pour le confort de la famille mais uniquement pour une lampe à l’écurie afin de faciliter la traite, toute flamme étant proscrite à cause du foin et du bois. Il fait réaliser des études et lance de multiples appels d’offres pour la réalisation des réseaux et branchements. Sur les chantiers réalisés par l’entreprise Chevalier d’Annecy, la régie fournit les fils de cuivre et l’entreprise les poteaux bois et béton. Cette dernière avait trouvé la solution de sous-traiter l’acheminement des poteaux entre la voie publique et les points de raccordement aux agriculteurs équipés de chars tirés par des chevaux, comme le raconte Aimé Dupont ancien président du syndicat, à propos de son frère Jean, à Saint-Jean-de-Sixt dans les années 1930-32. Tous ses projets sont soutenus à la préfecture par Eloi Cuillery, qui jouit là-bas de très nombreuses relations permettant d’accélérer le traitement des dossiers.

Les premiers employés de la régie seront Louis Cuillery et Edouard Méjean. Lors de sa création, la régie s’installera dans les locaux de l’ancien hôtel du Cheval Blanc, rue de la Saulne. Une annexe pour le matériel sera construite à l’arrière. Les bureaux étaient au premier étage et un appartement de fonction se trouvait au deuxième. En 1946, eut lieu la nationalisation des entreprises électriques et gazières, avec pour l’électricité la création d’EDF. La loi permettait toutefois le maintien des sociétés dans lesquelles l’État ou les collectivités publiques possédaient la majorité, en particulier les régies. La régie continuera donc son développement. L’évolution du marché et de la densité des réseaux sera phénoménale, avec les énormes besoins des nouvelles industries et le développement des stations de sport d’hiver. C’est en 1968 que le bâtiment administratif de la rue Jean-Jacques Rousseau est inauguré, le pôle technique ayant été créé un peu plus loin, au coin du Passage des Addebouts, quelques années plus tôt.

Dans les années 1950 le réseau haute tension fut connecté à celui issu du Val d’Arly par les Esserieux, et l’alimentation depuis Vignères fut totalement refaite par EDF, pour un passage à 63000 V. Cet important chantier fut réalisé par une entreprise extérieure qui amena ses monteurs, qui logeaient à la pension Dadier située en face de la régie. À la fin du chantier, quelques monteurs firent souche à Thônes après avoir épousé ses jolies filles. Certains ont été embauchés par la régie, et un autre, marié à la fille de l’hôtelier, est parti créer de nouveaux réseaux électriques en Afrique.

La grand souci de M. Burel et de ses successeurs, T. Longchamp et L. Sondaz, reste la fragilité de l’alimentation générale arrivant au poste de Thônes : une panne de ce réseau appartenant à EDF-RTE serait catastrophique, surtout en pleine saison hivernale. Heureusement la ténacité de ces premiers dirigeants, et plus encore celle de l’actuel directeur, André Moras, permettra d’ici 5 ans, suite à d’énormes travaux commencés en 2014, de bénéficier d’un « bouclage » depuis le poste très haute tension de Cornier, via la vallée d’Entremont et Saint-Jean-de-Sixt, en alimentation respectant l’environnement car réalisée en ligne souterraine.

Petit tableau reflétant l’évolution de la régie, appelée aujourd’hui RET (Régie d’électricité de Thônes) :

1933 1953 1973 1993 2013
Nombre d’employés 8 12 20 37 39
Nombre d’abonnés 1869 3882 7022 17520 22500
kW fournis (en millions) 0,17 3 20,2 102,6 182

Aujourd’hui (valeur 2013) le territoire de la régie s’étend toujours sur 14 communes et son réseau comprend :
– 2 postes de transformation depuis le réseau RTE 63000 volts
– 464 postes 20000 volts / basse tension
– 355 km de réseau moyenne tension dont 55% souterrain
– 610 km de réseau basse tension dont 85% en souterrain

Marcel Burel restera en fonction jusqu’en 1977, assurant en plus, durant les 25 dernières années, la direction de la régie de Seyssel. Il était un fanatique de la petite reine et faisait tous ses déplacements, que ce soit vers le haut des vallées ou à Seyssel, en vélo ! Eloi Cuillery restera président du syndicat jusqu’à fin 1940.

Jacques Vulliet

(*) Alex, La Balme-de-Thuy, Le Bouchet-Mont-Charvin, Les Clefs, La Clusaz, Dingy-Saint-Clair, Entremont, Manigod, Saint-Jean-de-Sixt, Serraval, Thônes, Les Villards-sur-Thônes.

(**) Confidences faites par Marcel Burel à Maurice Frandon

Sources

  • Archives départementales de la Haute Savoie
  • Inventaire général du patrimoine culturel, Samir Mafoudi pour la région Rhône-Alpes et l’assemblée des Pays de Savoie
  • Archives personnelles de Maurice Frandon, remises aux Amis du Val de Thônes. Nous l’en remercions vivement
  • Articles parus au moment du centenaire de l’électricité à Thônes et de l’exposition au musée, en 1993, par J.B. Challamel, M.L. Blanc et M. Chaffarod

Sur le même thème
En savoir davantage à ce sujet ? Reportez-vous au n°31 des Amis du Val de Thônes, Des lieux, des Hommes, des histoires… p. 124 à 129.

Saints de glace, lune rousse et rogations

Ce sujet nous permet de voyager entre observations et croyances séculaires revêtues de traditions populaires. Ouvrons-le sur quelques considérations météorologiques.

Mamert, Pancrace et Servais, les trois mousquetaires du froid

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Saint Servais

Selon notre calendrier actuel, nous fêtons, le 11 mai : sainte Estelle, le 12 mai : saint Achille, et le 13 mai : sainte Rolande. Autrefois, à ces mêmes dates, on célébrait le 11 mai, saint Mamert (ou encore saint Philippe) ; le 12 mai, saint Pancrace et le 13 mai, saint Servais. Toujours appelés communément chez nous « les saints de Glace », ailleurs, on parle d’eux comme des « saints Grêleurs » ou encore, des « cavaliers du froid ».

Les agriculteurs les craignent comme le loup blanc car ils viennent souvent accompagnés de perturbations météorologiques, les unes assorties de vent froid ou de grésil, les autres de gelées cinglantes lors des nuits à ciel découvert. Ces dates immuables sont suivies dans certaines régions par saint Yves le 19 mai, ou précédées au cours du mois d’avril par saint Georges le 23, saint Marc le 25 et saint Aphrodise le 28 (remplacé aujourd’hui par sainte Valérie).

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Saint Pancrace

L’ethnologue Arnold Van Gennep[1] parle pour sa part d’un cycle de six jours. Il le positionne à cheval sur les trois derniers du mois d’avril et les trois premiers du mois de mai, journées qui s’inscrivent, de fait, en plein dans une période « à haut risque » de bise noire et de gel.

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Saint Mamert

La situation se complique encore un peu si l’on tient compte, également, de la lune rousse.
La Lune Rousse selon Michel VoisinOn appelle ainsi la lune printanière qui suit immédiatement la fête de Pâques. Pourquoi « rousse » ? Tout simplement car elle a la réputation de « roussir », et donc de brûler, les bourgeons naissants ainsi que les jeunes plantes au premier stade de leur développement, lors des nuits très claires.
Plus la fête de Pâques est célébrée tôt, plus la lune rousse a des chances d’être fidèle à sa mauvaise réputation. Il suffirait donc qu’elle tombe en pleine période de saints de glace, les risques de gelées en seraient multipliés par deux. C’est le cas en 2015 !
Durant cette période on pourra également vérifier le bien-fondé des observations relevées par nos anciens qui affirment que « lorsque la lune rousse commence en lion, elle se termine en mouton. » (Et lycée d’Versailles !)

Une autre période considérée autrefois comme occasionnant un temps perturbé est celle des Rogations, en patois Rogachon, Revéson, Ravaison.[2] Là, nous quittons le domaine des traditions profanes pour entrer dans celui des célébrations religieuses.

Bénédiction des Rogations au Villlard de Serraval dans les années 1980
Bénédiction des Rogations au Villard de Serraval dans les années 1980

On désigne par Rogations (du latin rogare c’est-à-dire prier) les trois jours de recueillement et de processions, avec interprétation du chant des litanies des saints, qui précèdent la fête du jeudi de l’Ascension.
C’étaient également autrefois trois journées de jeûne et de pénitence, en pleine période de temps pascal puisque fixée à moins de deux semaines de la fête de Pentecôte. On avait coutume de dire que « Pé lou Rogachons, l’premier jor yé por la faim ; l’douzième por l’bla et la méchon ; l’trézième por lou vindinges ». (Pour les Rogations, le premier jour est pour la faim ; le deuxième pour le blé et les moissons ; le troisième pour les vendanges).

La Chapelle
La chapelle, dessin de Louis Dumurgier (Récits des coutumes antiques des Vallées de Thônes)

Un peu d’histoire : dès le Ve siècle, saint Mamert (revoici notre saint prélat des saints de Glace !) alors évêque de Vienne, à la suite d’une série de calamités venues désoler son diocèse, prescrivit en pleine période pascale trois jours d’expiation durant lesquels les fidèles devaient se livrer aux œuvres de pénitence.
Le « nouveau » Larousse illustré affirme, lui, que cette tradition est très antérieure au Ve siècle de notre ère. Toutefois c’est bien saint Mamert qui la rendit obligatoire. Il choisit alors les trois jours qui précèdent le jeudi de l’Ascension. Et cette institution prit bientôt racine dans toute l’Église, sanctifiant ainsi une cérémonie agraire ancrée jadis dans les coutumes païennes, puisqu’elle date au moins du temps des Romains. On devine qu’elle avait pour objectif principal de demander aux dieux la protection contre les maladies des animaux et des plantes, ainsi que la faveur d’abondantes récoltes au moment des semailles et autres premiers grands travaux des champs.

Il est déjà bien loin le temps où, dans notre Vallée, les processions des Rogations partaient de Thônes et conduisaient les fidèles, à pied sur plus de 20 km aller-retour, jusqu’à Entremont quand le défilé des Etroits avait été plus particulièrement ravagé par les crues du Borne ou les avalanches, au cours du dernier hiver. Elles se dirigeaient parfois dans une toute autre direction, jusqu’à la chapelle du château de Menthon, lorsque les printemps étaient spécialement marqués par de fortes intempéries et par les ravages de la grêle. Mais l’expédition la plus habituelle conduisait les paroissiens jusqu’à Saint-Jean-de-Sixt. Ce long périple était coupé par une petite pause ménagée à mi-chemin, au hameau de Carouge en plein cœur du village actuel des Villards-sur-Thônes, à la croisée des itinéraires où d’autres pèlerins rejoignaient ceux qui étaient partis de Thônes.
Cela se passait dans la seconde moitié du XVIIe siècle…

Chapelle de Galatin
L’ancienne chapelle de Galatin (collection privée)

Plus près de nous, citons Claude Gay qui, en 1905 donc au tout début du XXe siècle, décrivit ainsi cette période de prières dans ses « Récits des Coutumes antiques des Vallées de Thônes » :
« Venaient les Rogations, les trois jours avant l’Ascension ; dans toutes les communes l’on faisait la procession de l’église à la chapelle qui se trouvait dans la commune : à trois chapelles différentes pour les trois jours ; des fois on restait une heure et demie pour y aller, mais en général une heure.
On portait tous une branche ou un paquet de petites branches ou tiges de noisetier qui avait poussé dans l’année, prises parmi les plus longues, on les appelait n’a ravaison ; c’étaient les trois jours de revaisons en procession à les chapale, aux chapelles.
En arrivant à l’église, le curé donnait la bénédiction de ravaison et chacun rentrait chez soi ; en arrivant à la maison, on coupait au pied de sa branche un morceau et on fendait l’autre morceau pour y introduire le petit bout, afin de faire comme une croix, et on allait les planter dans les champs labourés. »
Claude Gay raconte encore, qu’après la cérémonie des Rogations en la chapelle du Cropt, la procession des Clefs se rendait jusqu’à la Pierre aux Morts élevée après l’épidémie de peste noire des années 1348-1350, dans le champ de Belle Fleurie, à quelques pas de l’édifice dédié à Notre-Dame de l’Assomption. Le curé récitait alors la prière des morts, avant le retour au village.

Plus récemment à Thônes, les anciens se souviennent que les processions se rendaient le lundi à Galatin, le mardi au Calvaire et le mercredi à Thuy.
A Manigod, les fidèles se dirigeaient le lundi à la chapelle de Tournance, le mardi à celle du Villard-Dessous et le mercredi à celle de Joux.
Au Grand-Bornand on allait le lundi jusqu’à la statue de St Joseph située en bord de route du Chinaillon, le mardi jusqu’à la croix de Villavit et le mercredi jusqu’à la croix du Pin, sur la route du Bouchet. (Cette croix magnifique, monument historique classé, a été déplacée à la fin des années 80 et réinstallée à l’entrée du hameau de Lormay).
A Dingy-Saint-Clair enfin, on allait le lundi jusqu’à la croix des Curtils-bas, en haut du village, le mardi jusqu’à la croix du cimetière et le mercredi jusqu’à la croix de Chesseney.
Aux Clefs dans les années 1960-1970, les paroissiens partaient à pied dès 6 h du matin depuis l’église Saint-Nicolas. Ils étaient précédés d’un à deux hommes qui se relayaient pour agiter une clochette chargée d’éloigner les mauvais esprits le long de la route. (Nous avons vécu l’une de ces processions, où c’était Christin Lansard qui faisait office de sonneur de clochette, en tête de cortège). Suivait M. le curé (l’abbé Jean Vianay) en surplis blanc, escorté de deux enfants de chœur. Venaient alors une dame portant la bannière de la Vierge et enfin, deux par deux, des représentants de chaque famille du village, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.

La Chapelle du Cropt aux Clefs - Michel Voisin
La chapelle du Cropt aux Clefs (Photo Michel Voisin)

Le lundi on se rendait à la chapelle Notre-Dame-de-l’Assomption du Cropt. Le mardi à la chapelle Saint-Claude des Pohets. Le mercredi à la chapelle Saint-François de Sales des Envers. Ce jour-là, chacun entrait dans le petit édifice avec un faisceau de rameaux de noisetiers (coudriers) que l’on nommait donc « les ravaisons ». Ces branches, droites comme des lys et ornées en leur extrémité de feuilles nouvelles, étaient bénies par le prêtre juste après la messe. Dans la journée, elles étaient alors plantées (assorties d’un « Pater » ou d’un « Ave ») à l’angle ou au centre des propriétés pour s’assurer un an de protection et de fécondité. Il était coutume d’avoir autant de baguettes que de champs labourés. L’une d’entre elles allait être fixée, en forme de croix, sur la porte de l’étable ou de la grange. On l’ornait de fleurs le jour de la Saint-Jean, décoration qui persistait (même fanée) durant toute la saison d’été.
Autre particularité clertine : la cérémonie du mercredi des Rogations aux Envers ne se terminait qu’une fois que les participants étaient venus embrasser les reliques de la Vraie Croix, l’un des trésors de cette chapelle Saint-François de Sales fondée par le chanoine Jean-François Bétemps.
Notons qu’une dizaine d’années plus tard les pèlerins des Clefs se rendaient toujours vers les trois rendez-vous traditionnels : Le Cropt, Les Pohets et les Envers mais… en voiture.
Enfin au début de 3e millénaire, l’abbé Gaby Doche, curé du Val Sulens, célébrait encore une messe dans trois chapelles des quatre communes de son territoire : Manigod, Le Bouchet-Mont-Charvin, Serraval et Les Clefs.

A Thônes, la tradition des Rogations s’est éteinte beaucoup plus tôt. Elle fut remplacée par plusieurs messes célébrées dans les chapelles de hameaux au cours des deux mois de l’été.

Michel Voisin


[1] La Savoie, Arnold Van Gennep, Curandera Traditions, Aubenas, 1991
[2] Vie et traditions religieuses dans la vallée de Thônes, Revue annuelle proposée par les Amis du Val de Thônes, n° 13, p. 76 -78, 1988.

Déneigement, neige et avalanches dans les Aravis

Si parler du temps, c’est perdre son temps, puisqu’on n’y peut rien changer, c’est tout de même un sujet de conversation où chacun trouve son mot à dire sans que les échanges tournent au vinaigre. En quelque sorte la météo met de l’huile dans les rouages des relations humaines !

Les quatre panneaux que nous vous présentons plus bas sont ceux de l’expo réalisée par les Amis du Val de Thônes (Jean-Philippe Chesney et Joël D’Odorico, pour les recherches et la mise en images) pour la fête de Lormay (Le Grand-Bornand) le 20 juillet 2014. Cette exposition, inaugurée sous une pluie battante lors de la fête, a été reprise pour illustrer notre chalet du marché de Noël 2014, alors que l’hiver s’annonçait sans neige … Désolation pour ceux qui en vivent aujourd’hui, alors que nos ancêtres s’en réjouissaient !
Mais Dame Nature fait ce qu’elle veut.  Coquette, elle s’est fait attendre jusqu’à fin janvier et février pour nous faire admirer son nouveau manteau d’hermine, sur ciel de cristal bleu, illuminé d’un soleil d’or… Et tout le monde s’en réjouit !
Monique Fillion

 

Cliquez sur l’image pour voir les panneaux de l’exposition
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Des prix Nobel à Thônes

Des prix Nobel ont séjourné à Thônes !

Le plus récent, Patrick Modiano, prix Nobel de littérature en 2014

Patrick Modiano
Patrick Modiano
(Par Frankie Fouganthin — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons)

La rue des boutiques obscures, l’un de ses premiers ouvrages en 1978, nous ramène dans le Thônes des années soixante, lorsqu’il était élève du collège Saint-Joseph où il passa deux années. On voyait sa haute silhouette descendre la rue de la Saulne, remonter les Arcades jusqu’au début de la rue des Clefs où il logeait. La tête un peu penchée, déjà perdu dans des pensées qui l’emportaient loin du décor qu’il évoquerait plus tard plus tard dans son roman.
Sa réponse « c’est bizarre » à l’annonce de sa distinction, correspond bien au personnage que la télévision nous a montré. Secret, peu médiatique, il étonne par la grande différence entre sa belle écriture fluide et sa lente expression à l’oral. A Saint-Joseph déjà, l’abbé Accambray, son professeur, avait remarqué son talent littéraire. Modeste, il a refusé d’entrer à l’Académie française. La crainte du discours d’entrée, aurait-elle aussi pris part à sa décision ? On attend celui de son Nobel à Stockholm en janvier 2015 !
Il est l’auteur d’une trentaine de romans intimistes, souvent axés sur la période de « l’Occupation » qu’il n’a pas connue. « Son style s’est affiné au fil des ans avec une écriture au laser où un seul mot peut être tout un monde » dit Antoine Gallimard, son éditeur. Paradoxal, cet outil futuriste pour ciseler des mots qui dessinent le passé…
Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. « Un Pedigree », son ouvrage de 2005, retrace une partie de sa vie autour du lac d’Annecy, notamment.

Claude Cohen-Tannoudji, prix Nobel de physique en 1997

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Claude Cohen-Tannoudji
(By Amir Bernat, CC BY-SA 4.0-3.0-2.5-2.0-1.0, via Wikimedia Commons)

Claude Cohen-Tannoudji est un physicien français de renom. Il est titulaire de nombreuses distinctions scientifiques internationales dès 1963. Le prix Nobel de physique lui est décerné en 1997, ainsi qu’à Steven Chu et William D. Phillips, pour leurs recherches sur le refroidissement et le confinement d’atomes par laser.
Au milieu du XXe siècle, il a fait partie de ces familles d’estivants venus de l’autre rive de la Méditerranée pour passer les mois d’été à la verte fraîcheur du Val de Thônes. Il résidait alors à l’hôtel  « Le Plainpalais », rue de la Saulne. Il a gardé et cultive de solides amitiés avec des jeunes de son âge qui habitaient Thônes et qui ont aussi fait carrière à Paris.  Même s’il ne revient que rarement dans nos parages, aujourd’hui sa destination provinciale dans les Alpes est davantage dans l’Isère,  il évoque toujours les excursions à la Tournette, suivies d’une fondue dans les cafés des Arcades ou de la place Avet, ainsi que le parfum des cyclamens cueillis au Torchon !

Monique Fillion

Sources

La Grande Guerre en six questions

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Monument aux morts de Thônes (Photographie J.-P. Chesney)

C’était il y a un siècle, l’année 1914 s’inscrivait en lettres de sang.
Les trois premiers mois de cette guerre, débutée le 1er août, ont également été les plus meurtriers. Entre le 9 août 1914 et le 11 novembre de la même année, 124 enfants de la vallée sont tombés quelque part en Alsace (en août), dans les Vosges (fin août et début septembre) ou dans la Somme (septembre et octobre). En novembre 1914, la guerre commence à s’inscrire dans la durée. L’occasion de s’interroger sur l’état d’esprit de nos compatriotes en novembre 1914.

Ont-ils pensé que la guerre allait être courte ?

Sur cette question, il n’y a aucun doute possible. L’immense majorité des Français de 1914 pensait que le conflit serait de courte durée. L’association du patrimoine bornandin a relaté dans son exposition le témoignage d’Edouard Pochat-Cotilloux. Celui-ci dans son livre, relevait l’anecdote d’un soldat du hameau de la Forclaz qui, quittant son village aurait lancé à sa  voisine « Au revoir, je pars à la guerre. Je serai bien de retour dimanche. J’ai donné à manger à mes poules, ne vous en faites pas ». A Saint-Roch, près de Sallanches, un homme devait se marier en novembre 1914. C’est seulement en septembre que sa sœur lui  conseille « qu’il devrait penser à reporter son mariage au printemps ». Il s’est bien marié au printemps, mais en 1919. Le 1er novembre 1914, elle lui écrit « cela fait trois mois que vous êtes partis. Nous ne pensions pas lors de votre départ que vous seriez absents si longtemps ». La guerre a commencé depuis trois mois, elle dura 49 longs autres mois.

Pourquoi pensaient-ils que la guerre allait être courte ?

Les Hommes se fient toujours à ce qu’ils connaissent. En 1914, on ne connaissait que des guerres courtes. Plus précisément, le sort de la guerre était réglé lors des premières batailles, là où les deux camps concentraient leurs principales forces. Les guerres napoléoniennes si elles ont duré plus d’une décennie sont en fait une succession de batailles. La guerre reprenait, à la suite d’une nouvelle coalition, et le sort était réglé lors d’une nouvelle confrontation. En 1812, les Russes ont justement refusé cette bataille décisive, attirant la grande armée dans l’immensité de leur territoire, attendant que le froid, la maladie, la difficulté du ravitaillement déciment les 500.000 hommes mobilisés. En 1870, la guerre contre la Prusse a duré 6 mois, mais dès le deuxième mois de la guerre en septembre, avec la capture de Napoléon III, l’issue en était déjà connue.
En 1914, la population est persuadée que la modernité des armes utilisées accentuera encore la rapidité du conflit. Et ils ont failli avoir raison… Après trois semaines de conflit (début septembre), les Allemands sont à 70 km de Paris. C’est la bataille de la Marne, « le miracle de la Marne » comme cela a été souvent présenté, et la mobilisation des Allemands sur deux fronts qui ont installé la guerre de position. Ensuite, la primauté des armes défensives (surtout la mitrailleuse apparue en 1898) et la capacité mécanique (grâce au chemin de fer et aux camions) d’amener en permanence des hommes et des munitions ont permis l’installation d’une guerre longue et meurtrière.

Les hommes de 1914 savaient-ils réellement ce qu’était la guerre ?

Au début du XXe siècle, la guerre était valorisée. Elle permettait d’exprimer les valeurs défendues par la société de l’époque. En commençant par la première d’entre-elle : le patriotisme, mais aussi le courage, le dévouement, voire le sacrifice ou la virilité. On a d’ailleurs très rapidement  nommé les soldats « Les Poilus ». Mais, on peut imaginer que la réalité de la guerre était largement ignorée des soldats, tout simplement parce que cette réalité était inimaginable.
La dernière guerre sur le sol français avait eu lieu 45 années auparavant. A Saint-Roch, François Chesney, est le père de neuf enfants dont 4 garçons mobilisés en 1914. C’est aussi, un ancien de la guerre de 1870. Une guerre qu’il a racontée dans une douzaine de lettres. Il y souffre du froid (l’hiver 1870-1871 est particulièrement rigoureux), de l’éloignement, mais absolument pas des combats. Dans une de ses lettres, il indique que « les Prussiens étaient à moins de deux heures. Une seule solution : fuir. »  Dans une autre, il décrit également quelques arbres déchiquetés par des canons, se lamentant « des grands tourments causés par la guerre ». En 1914, la guerre à laquelle ses enfants ont été confrontés était bien différente.
Depuis 1870, la France était également impliquée dans des guerres coloniales. Mais celles-ci étaient lointaines et concernaient essentiellement des engagés (Tonkin) ou quelques appelés (Maroc, Algérie en 1912 et 1913). En outre ces dernières opérations relevaient plus du maintien de l’ordre que d’une véritable guerre.

Il y avait bien le service militaire. Depuis 1905, celui-ci s’appliquait à tous les hommes valides âgés de 21 ans et pour une durée de deux ans. Avant cette date et depuis 1889, un tirage au sort déterminait la durée du service (de une à trois années). Or la plupart des mobilisés de 1914 avait un très mauvais souvenir de  cette période de leur vie. Détestant l’éloignement, la privation de liberté, la discipline, les manœuvres par tous les temps, les marches et même la nourriture « et ces macaronis de deux mètres de long ». De toute évidence, le service militaire ne rendait pas compte de la réalité de la guerre. Les appelés connaissant leur date de libération et le danger n’était pas comparable à celui encouru durant un conflit.

Enfin la guerre de 1914, du fait des armes utilisées et principalement de la puissance de l’artillerie, était difficilement imaginable. Durant la seule journée du 21 février 1916, premier jour de la bataille de Verdun, les Allemands ont envoyé 1 million d’obus, soit un tous les 5 m2. La guerre des tranchées était quelque chose de complètement inconnu, même par les généraux, qui pendant quasiment toute la guerre, surtout du côté français, ont perçu cette situation comme provisoire, négligeant le renforcement et la construction des tranchées.

Sont-ils partis en 1914 en chantant ?

On nous a souvent présenté le soldat d’août 1914, enthousiaste et hurlant « A Berlin, à Berlin ». Si cela a existé, c’est alors une réalité urbaine. C’est également une réaction a posteriori lorsque les soldats ont déjà quitté leur domicile et se trouvent rassemblés dans les centres de mobilisation. La foule, l’effervescence, la joie de retrouver d’anciens camarades de service, le patriotisme peuvent expliquer cette liesse. Mais à l’annonce de la mobilisation, la réaction a été toute autre. Les témoignages évoquent principalement la surprise. A l’époque, le seul moyen d’information reste le journal. De plus, si l’attentat de Sarajevo date du 28 juin, la crise est devenue européenne à partir du 22 juillet soit 10 jours avant la mobilisation. Beaucoup d’habitants de la vallée n’étaient pas au courant ou n’avaient pas mesuré la gravité de la situation. Surtout ils ne croyaient pas à une telle issue. Il y avait eu par le passé des menaces de guerres (la crise de Tanger en 1905, ou celle d’Agadir en 1911) entre l’Allemagne et la France, mais dans les deux cas une solution pacifiste avait été trouvée. Jean-Jacques Becker a montré dans sa thèse que l’ordre de mobilisation du 1er août 1914 constitua plutôt une surprise générale : les Français avaient fini par se lasser des nombreuses tensions internationales et ne semblaient plus véritablement croire à la réalité d’une guerre.

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Colonne de soldats du 66e régiment d’infanterie marchant, drapeau au fusil, vers la gare de Tours le 5 août 1914 au matin.
(By 66emeri (Own work) CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

Une fois la mobilisation déclarée, les hommes ont dû abandonner leurs travaux agricoles. Le mois de juillet 1914 avait été pluvieux et les foins avaient pris du retard. Au Chinaillon, ils n’avaient pas commencé. Les moissons étaient également prévues pour le mois d’août.

Cette mobilisation s’est-elle réalisée sans heurt ?

Les militaires redoutaient une mobilisation difficile. Ce ne fut pas le cas. Cependant, le chiffre officiel évoque près de 10.000 insoumis en France. Qui sont ces insoumis, qui n’ont pas répondu à l’ordre de mobilisation ? Bon nombre d’entre eux était tout simplement à l’étranger, émigrés. On peut évoquer le parcours d’un Bornandin, François Gaillard-Liaudon de l’Envers du village. Né le 10 septembre 1886, il effectue son service militaire entre 1907 et 1909. Il émigre ensuite aux États-Unis sans en donner l’information au service de mobilisation. Il est déclaré une première fois insoumis le 21 novembre1912 lorsqu’il ne se rend pas à une période d’exercice. Lorsque le conflit éclate,  il se rend volontairement au bureau de recrutement d’Annecy le 30 août 1914, « venant d’Amérique » comme le stipule sa fiche matricule. Il est intégré au 30e Régiment d’infanterie basé à Annecy. Blessé en 1915, il ne rentre pas de permission en 1917, il est déclaré déserteur le 22 mai 1917. On le ramène au dépôt le 3 février 1919. Sa fiche indique « qu’il est écroué à la maison d’arrêt d’Annecy pour être traduit devant le Conseil de guerre de Grenoble pour désertion ». Il est transféré à Grenoble le 14 mars 1919 mais s’évade de la prison le 31 mars. Il trouve refuge aux États-Unis. Il profite de la loi d’amnistie du 3 janvier 1925 qui accorde une amnistie pleine et entière pour les faits de désertion à condition que les déserteurs aient appartenu trois mois à une unité combattante, ou aient été blessés ou faits prisonniers et n’aient pas eu d’intelligence avec l’ennemi. Le 8 juin 1925, François Gaillard-Liaudon régularise sa situation au consulat de France à New-York puis au 27e Bataillon de Chasseurs à pied à Annecy. Sa fiche matricule emploie le conditionnel et indique qu’il « serait mort à New-York en 1932 ».

Peu de recherches ont été effectuées sur ces hommes, insoumis ou déserteurs. Quelques témoignages subsistent cependant. A Thônes, on a longtemps parlé d’un homme qui aurait passé toute la guerre caché dans une forêt, sa famille se relayant pour le ravitailler. A La Giettaz, un déserteur aurait vécu terré chez lui. Lorsque les gendarmes venaient le chercher, il se cachait dans un tonneau à double fond. De là, il aurait gagné son surnom « tonneau ». A Saint-Roch, Marie-Cécile Mabboux évoque dans une de ses lettres destinées à son fiancé le cas de deux déserteurs de Sallanches. Elle précise que l’un d’eux, jeune marié s’apprêtait à partir pour Salonique, il aurait fui pour Genève où son épouse l’aurait rejoint. D’après les recherches actuelles, il semblerait que dans les zones frontalières (avec la Suisse pour la Haute-Savoie, avec l’Espagne pour les Pyrénées), les cas de désertion soient plus nombreux. De toute évidence, ces déserteurs étaient perçus par les autres habitants comme l’exemple même de la lâcheté et s’ils ont échappé aux différentes poursuites, leur intégration dans la vie civile après les lois d’amnisties des années 20 a dû être très difficile.

Les Savoyards ont-ils été plus touchés que les autres ?

deces Grand Guerre selon année de naissance Thônes Grand-Bornand Saint-Jean La Clusaz Serraval Le Bouchet et Manigod
Distribution du nombre de décès par année de naissance, pour Thônes, Le Grand-Bornand, Saint-Jean-de-Sixt, La Clusaz, Serraval, Le Bouchet et Manigod

1.397.000 soldats français sont morts durant la guerre soit 3,5 % de la population de 1914. Dans la vallée, ce ratio est plus élevé. Il dépasse 5 % au Grand-Bornand (105/2071 recensement 1911) et à Manigod (62/1211) et atteint 6 % à La Clusaz (54/879). Comment expliquer une telle surmortalité ? Certains ont vu une exposition accrue des Savoyards en raison de leur appartenance récente à la communauté nationale. La Savoie était à l’époque française depuis cinquante ans seulement.
Une affirmation difficile à accréditer. Deux raisons principales expliquent cette surmortalité. La majorité des Savoyards sont des cultivateurs sans qualification particulière et se trouvent donc envoyés sur le front. Ainsi, la commune d’Arâches compte 16 décès pour une population recensée de 579 personnes en 1911, soit une mortalité de 2,7 %, beaucoup plus faible que la moyenne départementale. Mais la commune d’Arâches a vu également naître l’horlogerie et beaucoup de ses habitants travaillent dans des ateliers d’horlogerie et de mécanique. Durant le conflit, ces hommes ont donc été plutôt placés à l’arrière, exploitant leur savoir-faire dans les usines d’armement.
L’autre raison de la surmortalité savoyarde s’explique par le recrutement local des différents régiments. Les Savoyards sont donc principalement enrôlés au sein du 30e régiment d’infanterie d’Annecy et du 97e RI de Chambéry. Or, les pertes au sein de l’infanterie sont beaucoup plus élevées que dans tous les autres corps. Un régiment était composé d’un millier d’hommes environ. Sur l’ensemble du conflit, les pertes du 30e RI s’élèvent à 1498 soldats, celles du 97e RI à 1723. Chaque régiment a dû être reconstitué à plusieurs reprises durant les quatre années de guerre.
Au Grand-Bornand, 14 conscrits bornandins (nés en 1894) figurent sur la liste de recensement militaire. 4 ont été réformés ou classés en service auxiliaire. Sur les 10 partis au front en première ligne, 2 ont été blessés et mis à l’arrière, 2 autres ont été prisonniers, 5 sont morts. Le seul à avoir effectué les quatre années sur le front, Léon Joseph Bétend, était aussi l’unique artilleur, les neuf autres étant des fantassins.

Jean-Philippe Chesney

Sources


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Robin des Bois à Manigod, ou l’incroyable odyssée de Claudy Fillion-Robin

Pour illustrer le sobriquet de plaidieux que l’on donnait aux habitants de Manigod, voici l’aventure incroyable du sieur Claude Fillion-Robin, le Robin des Bois de Manigod… dont nous devons l’évocation à la plume alerte de Michel Voisin, telle qu’elle a été contée par Monique Fillion lors de la causerie du 07 février 2014.

L’histoire débute en l’année 1762, lorsque dame Dupont, comtesse de la Barre, vend la seigneurie de Manigod au notaire de Thônes Jean-François Missillier. Ce dernier se comporte aussitôt en véritable tyran. Il fait valoir ses prérogatives avec une telle intolérance, avec un tel despotisme que le conseil municipal manigodin adresse bientôt une supplique au roi de Sardaigne (2) pour qu’il oblige le notaire thônain à rétrocéder ses droits à la commune en échange d’une somme à définir.
Les sieurs François Veyrat et Claude Fillion-Robin reçoivent alors délégation officielle pour établir et négocier l’accord. Mais le notaire traîne les pieds. A tel point qu’il ne faut pas moins de quatre années et treize voyages des deux délégataires jusqu’à Chambéry, où se trouve l’administration royale, pour mettre au point un contrat de vente qui soit acceptable par les deux parties.
Enfin, après les dernières tergiversations, une réunion publique à Manigod, le dimanche 21 septembre 1766, adopte les termes définitifs d’un projet de cession. Et le 31 décembre de la même année, pour la somme de 9.500 livres, la commune de Manigod se libère de tous les droits et privilèges dont les seigneurs feudataires avaient joui jusqu’ici. Débarrassée du joug du notaire, Manigod devient ainsi légalement une commune libre ! Du moins le croit-elle !

Car le notaire Missillier, qui n’a consenti à cette vente que sur l’ordre royal de Charles-Emmanuel III, porte l’outrecuidance jusqu’à faire table rase de la majorité des accords. Il s’estime, entre autres, toujours propriétaire des droits de chasse et de pêche. Le conflit dure encore une éternité ! Ainsi, en 1774, un dénommé Claude Burgat domicilié aux Pythières, qui a tué un lièvre déambulant près de sa ferme, se voit-il infliger une amende par le notaire thônain. Et comme le pauvre Burgat ne peut pas payer, le notaire ajoute frais sur frais à la somme initiale. L’affaire s’envenime à tel point que Missillier fait saisir la seule vache que possède le pauvre Burgat… Un huissier nommé Bachoud, escorté de ses sbires, monte de Thônes pour s’emparer de l’animal.
Mais les kidnappeurs n’allaient tout de même pas redescendre dans la vallée avec la bête. Ils n’allaient tout de même pas la nourrir tout l’hiver afin d’espérer la vendre à la prochaine foire qui ne se tiendrait qu’au printemps !
Non, l’huissier conçoit aussitôt un plan génial : vendre aux enchères l’animal saisi aux Pythières. Quand ? Mais à la sortie de la messe de Manigod, bien sûr, puisque c’est à ce moment-là que l’on trouve le plus de monde sur la place du village !

La scène se passe un dimanche de janvier 1775. Aux fidèles qui sortent de l’église, l’huissier, entouré de ses valets armés, propose :
« Qui veut ma vache ? Qui veut ma vache ? »
Et la foule de répondre unanimement : « Personne ! Personne ! »
Le vendeur insiste : « C’est une affaire ! Vous l’emporterez pour un très bon prix ! »

Mais le public est de plus en plus scandalisé devant l’arrogance des gens délégués par le notaire. Après une tentative de conciliation négociée par le syndic (3) M. Bernard-Bernardet, les Manigodins arrachent l’animal des mains de l’huissier et le rendent à son ancien propriétaire qu’une escouade de protection accompagne chez lui avec sa bête.

L’affaire suscite bientôt un retentissement considérable.
Auprès du Sénat de Savoie à Chambéry, le notaire Missillier, jouant les personnages outrés, fait passer cet incident pour une émeute populaire, pour une révolte séditieuse contre l’autorité de Sa Majesté le Roi. Et comme des prémices de révolution (un vent venu de France) commencent déjà à affoler les hautes autorités royales, le notaire enlève la décision : oui, disent les juges, il a bien été spolié ; oui, on a bien bafoué l’autorité royale sur la place de Manigod !

Dès le début février, un mandat d’arrêt est adressé aux carabiniers royaux qui viennent saisir François Bernard-Bernardet, le syndic de Manigod et tout son conseil municipal, pour les conduire dans les prisons annéciennes du Palais de l’Isle. Tous ? Non, tous sauf un… Car il manque un protagoniste à l’appel : un certain Claudy Fillion-Robin.
Cet astucieux conseiller a anticipé l’événement. Lors de l’arrestation de ses collègues il s’est habilement caché. Puis, comprenant qu’il n’y a rien à attendre du Sénat de Savoie basé à Chambéry, assemblée toute acquise au notaire Missillier, il entreprend de se rendre à la Cour du Roi à Turin, muni d’une procuration lui permettant d’officialiser sa démarche.

Le succès n’est vraiment pas garanti d’avance. Dans la capitale du Piémont, et du Royaume, il ne faut pas moins de trois mois d’obstination à notre messager. Multipliant sollicitations et suppliques à la cour, il arrive, enfin, à faire authentifier de la main même du roi, les franchises de Manigod. Ainsi la saisie de la vache était-elle illégale ? Oui ! Et l’arrestation du Conseil municipal de Manigod totalement injustifiée ? Oui, deux fois oui ! Toutefois un nouvel obstacle se dresse, encore, sur la route du valeureux Claudy.
Nous sommes toujours à Turin où Claude Fillion-Robin fait, depuis trois mois, le siège de la cour du roi Victor-Amé III (1). Sa majesté a reconnu dans leur totalité les bons droits de la commune de Manigod. Toutefois, si le recours, de la part du roi, a été obtenu gracieusement, l’entérinement de tous les documents par l’administration de la Cour est, lui, bien payant. On réclame 200 livres au pauvre Claudy ! Or il n’a plus un seul sou ! Va-t-il être contraint de repartir bredouille ? Heureusement non. Car sa détermination émeut le comte d’Arâches, messire Félix Bertholozon, du Faucigny, qui consent à avancer la somme exigée. Ouf !

Notre Claudy reçoit enfin, l’authentification de son précieux viatique : l’attestation royale permettant l’élargissement de tous ses collègues du conseil municipal injustement incarcérés… De retour dans son village, il annonce la bonne nouvelle à la population. Puis il se rend à Chambéry, au Sénat de Savoie, pour faire valider, de ce côté des Alpes, tous les documents visés à Turin.
Quelques jours de patience encore et, enfin, Claude Fillion-Robin peut envoyer une missive à Manigod demandant aux épouses et aux amis des conseillers emprisonnés d’atteler sept juments et de les amener à Annecy, jusqu’aux portes de la prison. Ce qu’ils s’empressent d’exécuter.

Toutefois, en traversant la ville de Thônes, cette cavalcade singulière intrigue tellement le notaire Missillier qu’il se met à la suivre de près, jusqu’à Annecy. Ici l’attend une bien désagréable surprise. En effet, lorsque les conseillers, tout heureux de leur élargissement, gaillardement juchés sur juments et charrettes, accompagnés de tous leurs proches, se trouvent réunis sur le Pâquier, ils aperçoivent le notaire Missillier qui arrive en ville par la route de Thônes. Claudy et sa troupe passent devant l’ex-seigneur de Manigod en redressant fièrement la tête tandis que la foule des accompagnateurs se permet moult quolibets vengeurs.
On devine que les 27 km du retour se passent dans l’allégresse. Et quand la troupe approche du chef-lieu du village, le curé Terrier fait carillonner la grande cloche de l’église. Cette initiative permet alors à une foule nombreuse et enthousiaste d’accueillir ses héros dans une liesse générale.

Quant à Robin, il mériterait bien qu’on lui élève une statue à l’entrée du village pour son obstination et le succès heureux de ses démarches.

Monique Fillion

Notes

(1) On a longtemps dit, indifféremment, Amé ou Amédée.
(2) Dans la suite des Ducs de Savoie, Victor-Amédée II (1675-1730) fut le premier Roi de Sardaigne. Il fut suivi de Charles-Emmanuel III (1730-1773) puis, par Victor-Amédée III (1773-1796).
(3) En 1738 les communes de Savoie avaient toutes reçu une administration uniforme. Les anciennes assemblées de « communiers » propriétaires furent, alors, remplacées par des Conseils présidés par un syndic (équivalent de notre maire actuel).


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